Le pluriel des noms propres
The Plural of Proper Names
Traduit de l’espagnol par Xavier Perret , xavperret@bluewin.ch1
1.1 La distinction connue établie par Donatus entre nom propre et appellatif ( nomen unius hominis/ appellatio multorum ) et la définition traditionnelle du nom propre comme « nom d’ un seul objet » présentent plusieurs difficultés et restent, sans davantage de précisions ou d’explications, largement insuffisantes. Néanmoins, dans la mesure où il ne s’agit pas de simples conventions, mais d’affirmations fondées sur la « connaissance naturelle » du langage, elles ne peuvent pas être rejetées sans autre comme « erronées ». Une théorie du nom propre, comprise comme une théorie de l’expérience linguistique, doit les justifier, c’est-à-dire qu’elle doit déterminer en quel sens et sur quel plan elles sont valables. Le point de vue adopté ici est donc que le caractère unique (l’unicité) de ce qui est désigné par le nom propre est confirmé par le « savoir originaire », mais qu’existent par ailleurs des faits objectifs qui semblent aller à son encontre2 .
1.2 Il faut signaler que les difficultés mentionnées n’existaient pas dans la même mesure pour les anciens, qui ne considéraient pas les mots comme ayant une signification en dehors de l’activité verbale et ne disposaient pas du concept moderne de « langue »3 . Elles n’existent pas non plus pour les logiciens, qui considèrent que seules les propositions sont signifiantes4 et
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pour qui le « nom propre » n’est pas, en réalité, une catégorie verbale , mais une fonction propositionnelle , remplie par n’importe quel mot ou expression qui, dans une proposition donnée, dénote un objet. Les difficultés existent seulement pour le linguiste, qui considère les mots comme des éléments de nombreux énoncés, réels et possibles, et les étudie tant dans l’ activité de parler concrète que dans la langue .
1.3 La principale difficulté – et la seule qui nous occupera ici – est posée par le fait que les noms propres (ou, pour mieux dire, les mots qui sont aussi des noms propres) peuvent venir au pluriel. Otto Jespersen, bien que d’avis que « au sens strict aucun nom propre ne peut avoir de pluriel », signale au moins cinq cas qui semblent contredire cette affirmation : a) les noms qui désignent des ensembles d’objets : the Pyrenees , the United States ; b) les noms appliqués à une pluralité d’objets individuellement nommés à l’aide du même nom : Johns , Marys , Romes ; c) les noms appliqués à une pluralité de membres de la même famille : Tymperleys , Stuarts ; d) les noms utilisés dans le sens de « êtres semblables à… » : Edisons , Marconis , Switzerlands ; e) les métonymies : two Rembrandts (« deux œuvres de Rembrandt ») . Et la liste n’est pas exhaustive : on peut laisser de côté les noms comme lat. Athenae , esp. Los Alamos , Las Vegas , rom. Bucureşti , Iaşi , parce que, même en étant formellement au pluriel, ils désignent à l’évidence des objets « singuliers » , mais il faut inclure dans le groupe c) les noms de tribus et de populations employés uniquement au pluriel comme lat. Veneti , Helvetii , ou qui connaissent également le singulier comme gr. Μήδοι [Mèdes], Πέρσ αι [Perses]7 .
2.1 Des cas signalés plus haut, on peut exclure, sans autre, les groupes d) et e), puisque les formes qu’ils regroupent sont, en réalité, des noms communs. Le problème de l ’« unicité » de l’objet désigné ne peut même pas être posé dans ces cas -là : il s’agit, évidemment de noms de
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« classes » ou de « types », c’est-à-dire d’appellatifs8. On les décrit parfois comme des « noms propres employés comme noms communs », mais cela signifie seulement que, dans ces emplois, ils sont communs, et que les mêmes sémantèmes, dans d’autres emplois , sont généralement des noms propres : c’est comme dire que angl. to shop est un « substantif » ( the shop ) « employé comme verbe ».
2.2.1 Le groupe b) semble présenter une difficulté plus grande : le nom propre ne serait pas individuel, puisque « le même nom » s’appliquerait à plusieurs individus. Et, en effet, toute une série de positions contradictoires autour du problème du nom propre reposent sur cette difficulté.
2.2.2 Certains savants, dont F. Brunot et A. Dauzat, estiment cette difficulté suffisante pour nier toute valeur théorique à la distinction entre nom propre et nom commun : théoriquement, le nom propre devrait dénommer un seul objet ; or il y a diverses villes nommées Paris , Amsterdam , Villefranche , Villeneuve , etc., et d’innombrables individus nommés Lefebvre ou Ferry ; par conséquent, la distinction entre nom propre et nom commun serait fragile et conventionnelle (Brunot)9 ou bien « artificielle » et « logiquement impossible » (Dauzat)10.
2.2.3 D’autres auteurs semblent penser qu’il y aurait des noms propres « plus vrais » ou « authentiques » (ceux qui s’appliquent à un objet unique) et d’autres « moins authentiques » (ceux qui s’appliquent à divers objets). F. Brunot embrasse aussi ce point de vue, puisqu’il entend par noms « strictement propres » ceux qui « n’appartiennent » qu’à un seul objet11. K.
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Bühler semble à l’occasion penser la même chose12. Et A. H. Gardiner pense que Denys le Thrace, employant l’adverbe ίδίως , « individuellement », « personnellement », dans la définition qu’il donne du nom propre, devait songer aux noms univoques* qui, de par leur application unique et fixe, seraient des « faits de langue »13. À cette catégorie appartiendraient, selon Gardiner, les noms comme Jugurtha , Vercingetorix , Popocatepetl , qu’il appelle « embodied proper names » ; les autres, comme Jean , Marie , seraient « disembodied » et ne ‘s’incarneraient’ qu’en devenant les noms de personnes déterminées14.
2.2.4 C’est sur des bases analogues que Ch. Bally distingue entre « noms propres de la langue » (individualisés de par eux-mêmes), qui désignent un seul objet et toujours le même ( Annibal , les Pyrénées , le soleil , la lune , Don Quichotte ) et « noms propres de la parole » (individualisés occasionnellement), qui désignent un seul objet dans une situation déterminée. Les noms propres « passe-partout », comme Paul , Pierre , Louis , « prédestinés à être noms propres de la langue », mais qui ne le deviendraient que « grâce à une situation déterminée permanente », constitueraient une troisième classe, intermédiaire15. Cela implique de considérer comme « noms propres » (en plus des singuliers « naturels », comme soleil et lune ) une longue série de mots et d’expressions que le savoir originaire ne reconnaît pas comme tels ; ainsi, les noms de personnifications ( la Beauté , la Justice )16 ; les noms de matière et les noms abstraits ( l’or , l’air ,
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la vertu , la vie )17 ; et, dans l’activité de parler, également les déictiques comme je , ici , ce (cf. les « noms propres logiques »).
2.2.5 Pour finir, certains auteurs considèrent que la différence entre nom propre et nom commun n’a rien à voir avec le « nombre » des objets désignés et doit être recherchée ailleurs. Ainsi, V. Brøndal, selon qui l’idée d ’« unité » serait ‘une conception populaire et arbitraire du point de vue logique’, puisque ‘depuis l’époque du christianisme primitif, les noms comme Pierre et Jean ont été donnés à des milliers d’individus’ et ‘ Washington est le nom de plus de deux cents localités aux Etats-Unis’ 18. De la même manière, S. Ullmann considère que la différence entre les noms propres et les noms communs « ne réside pas dans le nombre, comme l’enseigne la grammaire traditionnelle », puisqu’en Angleterre il y a plus de Joneses que de maréchaux 19, et en France « il y a des milliers de Jean-s , mais il n’y a qu’un seul Président de la République » 20.
2.3 Naturellement, la différence ne réside pas dans le seul « nombre », mais l’idée même qu’elle devrait résider dans le nombre relève de l’interprétation et non du « savoir originaire » sur l’unicité de ce qui est désigné par le nom propre. En réalité, cette difficulté-là aussi est assez superficielle : elle est due à une exigence injustifiée de « bi-univocité »22 et à une étrange confusion au sujet du concept de « mot ».
L’exigence de bi-univocité n’est absolument pas fondée, puisque le fait qu’il y a de nombreux individus qui s’appellent Jean est simplement un fait, et non un problème à résoudre21 . La théorie et la définition du nom propre doivent partir de ce fait et non pas chercher à l’éluder en recourant à un concept de « nom propre idéal », qui serait une pure convention. En linguistique (hors du champ de la grammaire normative, qui est une discipline latérale), il n’y a de place pour aucun « devoir être ». Ainsi, bien qu’il existe des noms propres univoques , ce fait ne peut être pris comme trait définitoire et nécessaire, puisqu’il y en a beaucoup qui ne le sont pas. Mais il ne faut pas confondre les noms plurivoques avec les noms plurivalents ou
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universels22 . Les noms comme Jean , Rome , Londres ne s’emploient pas avec le même sens pour des objets différents, comme les noms communs23 ; les êtres auxquels ils s’appliquent ne constituent pas une extension correspondant à une intension, mais « chacun d’eux constitue en soi une extension séparée correspondant à une intension séparée et distincte »24 . En effet, l’important n’est pas que Jean ou Rome soient les noms d’ objets divers , mais ‘ comment les noms sont employés par les locuteurs et entendus par les auditeurs’25 : ils peuvent être « matériellement identiques », mais « relèvent de moments linguistiques distincts » 26. En d’autres termes, les noms propres peuvent être plurivoques , mais ils sont toujours monovalents , ils ne sont pas des noms de « classes » 27.
Or – et voilà la confusion dont nous parlions – les noms ne sont pas plurivoques en tant que mots (signifiant + signifié), mais en tant que « simples mots », que purs signifiants. Deux applications distinctes du nom Jean n’ont en commun que leur partie physique, et non la partie signifiante : ils ne représentent pas strictement un seul mot. Pour emprunter une distinction heureuse à L. Wittgenstein, ils constituent un signe unique, mais sont deux symboles distincts 28. Ainsi donc, quand on dit que Jean aussi est « nom de plusieurs » et qu’il ne se distingue pas en cela des appellatifs comme chien , on ne parle pas de « mots » dans le même sens, puisque l’on utilise chien comme mot véritable (signe-symbole) et Jean comme « simple mot », comme pur « signe » 29.
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Tout ce qui vient d’être dit permet d’éclairer en quel sens interpréter les pluriels comme « Jeans », « Maries », « Romes ». Comme l’avait déjà remarqué J. W. Meiner à propos d’exemples comme « die Heinriche in der Kaisergeschichte », « le Henri dont je vous ai parlé » 30, il s’agit dans ce cas aussi simplement de noms appellatifs, de véritables noms de « classe » : les mots « Jean », « Marie », « Rome » sont employés ici pour désigner les classes d’objets qui ont en commun seulement d’être dénommés, chacun individuellement, par les noms propres plurivoques Jean , Marie , Rome . Et là encore « Jean » et Jean coïncident en tant que simples mots et non en tant que mots signifiants, puisque « Jean » nomme un individu ‘Jean’ seulement en tant qu’il s’appelle Jean et non en tant qu’il est tel ‘Jean’ déterminé. Mais le nom propre Jean n’est pas, ici non plus, un nom de « classe », ni ne s’applique à une classe déjà existante dans la réalité, comme le nom commun chien ; au contraire : le nom propre est un avant et non un après par rapport à la classe, il est condition pour la constitution de la classe en tant que telle31 . On pourrait constituer aussi des classes du même type à partir des noms communs (p. ex. « couronnes », ‘le symbole royal et la monnaie scandinave’). Si cela arrive plus fréquemment avec les noms propres, cela tient au fait, signalé par A. Marty et O. Funke, que la représentation d’un objet désigné par un nom propre relève également du « so und so Gennantsein » 32 [de l’« être ainsi nommé »].
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3.1 Plus subtile est la difficulté posée par les noms propres qui désignent un ensemble d’objets et, surtout, par les appellatifs et les noms de peuples. Malgré cela, il s’agit d’une difficulté qui passe souvent inaperçue. Rares sont les auteurs qui signalent explicitement que les noms propres peuvent désigner une « collectivité » ou que les noms de peuples sont aussi des noms propres33 . Et seul Brunot exploite ce fait comme argument pour affirmer le caractère « conventionnel » de la distinction entre noms propres et appellatifs 34.
3.2 Celui qui a vu clairement cette difficulté est A. H. Gardiner35 . Il existerait, selon lui, des noms propres qui ne seraient pas « singuliers », mais qui désigneraient réellement une pluralité d’individus, comme angl. Plantagenets et lat. Veneti , Helvetii (et aussi Quirites , Luceres , Ramnes ), et d’autres qui pourraient être employés au singulier comme au pluriel, exactement comme les noms communs, sans perdre pour autant leur statut de noms propres ; ainsi, gr. Μήδος , Μήδοι [« Mède, Mèdes »]. Les cas les plus clairs – substituant des exemples français à quelques-uns des exemples de Gardiner – seraient les noms de famille ( Pierre Dupont – les Dupont ), les gentilices romains ( Claudius – Claudii ) et les noms de peuples ( un Perse – les Perses ). Mais ces exemples justifieraient la constitution d’une catégorie spéciale de « noms propres communs », dans laquelle il faudrait inclure divers autres noms, comme ceux des archipels ( Baléares , Açores , Canaries, Maldives ), des montagnes ( Pyrénées , Alpes ) et de certains groupes d’étoiles ( Pléiades ) ; et peut-être aussi les « collectifs », comme le Dodécanèse et l’ heptarchie , sur lesquels Gardiner ne se prononce pas.
3.3 La proposition de l’illustre égyptologue anglais peut sans doute présenter un intérêt pour la grammaire pratique (qui a peut-être besoin d’une catégorie intermédiaire « noms propres communs »), mais elle est discutable sur le plan théorique. Et la plupart des arguments sur lesquels elle repose paraissent inacceptables. Ainsi, Gardiner remarque que l’absence de la marque orthographique du pluriel (- s ) en français (p. ex. les Petitjean , les Hamel ) semble indiquer que le nom de famille est considéré comme le nom de chaque membre de la famille et non de la famille en tant que telle. À ce sujet, il n’est même pas besoin de faire remarquer que ce fait pourrait être interprété aussi dans le sens contraire (c’est-à-dire que le nom désigne toute
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la famille, dans son ensemble, et non la pluralité de ses membres), ni que d’autres langues – comme le russe, le serbo-croate, le roumain et l’anglais lui-même – présentent un état phonique et pas seulement orthographique exactement opposé ( Golovlëvy , Glembajevi , Popeştii , the Browns ), parce que l’argument n’a en réalité aucune force probatoire : il s’agit d’une simple norme orthographique conventionnelle, plus ou moins suivie et avec de nombreuses exceptions36 . Les noms « collectifs » non plus ne peuvent pas nous apprendre grand-chose. Avant tout, il est très douteux que des noms comme Dodécanèse et heptarchie soient « collectifs », sauf pour les Grecs (et encore pour ces derniers ils ne le seraient que sur le plan des noms communs et non en tant que noms propres). Et si quelqu’un venait à considérer France comme un « nom collectif », cela n’en serait pas moins une erreur et ne pourrait pas être avancé comme argument en faveur de la non-singularité éventuelle des noms propres37 . De toute façon, les soi-disant noms « collectifs » sont singuliers : comme Gardiner lui-même le dit, ‘ils désignent une pluralité pensée comme unité’38 . Il n’y a ainsi rien non plus de problématique dans le fait que « l’Europe se compose d’un certain nombre de pays, parmi lesquels l’Allemagne, que la Prusse est une province de l’Allemagne, que Berlin se trouve en Prusse et que cette capitale abrite plusieurs millions d’habitants » * : il s’agit simplement de classes hiérarchisées, chacune d’elles étant une « classe » par rapport à ses membres, mais un « individu » (et désignable par un nom individuel, comme il appert) par rapport à d’autres classes analogues.
3.4 Malgré tout cela, la difficulté signalée par Gardiner – et qui n’est en rien superficielle – reste entière, quoique pas pour tous les exemples avancés. En effet, elle ne paraît pas subsister pour ce qui concerne les noms qui n’ont pas de singulier, comme Andes , Pyrénées , Açores , Baléares , Helvetii , Veneti . Il ne s’agit pas vraiment ici de multiplicité , mais bien plutôt de
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totalité, et la totalité ( Allheit ), comme disait Kant, « n’est pas autre chose que la pluralité ( Vielheit ) considérée comme unité » 39. Les îles d’un archipel peuvent être nombreuses, mais le nom pluriel ne désigne pas cette île-ci et cette île-là et encore celle-là individuellement, mais l’archipel dans son ensemble. Une île du groupe nommé Açores n’est pas « une Açore » mais une des Açores , et deux îles ne sont pas « deux Açores »40 . Gardiner lui-même fait observer que – du moins pour le moment – on ne dit pas a Seychelle ni a Pyrenee ; néanmoins, il pense que, s’agissant des noms comme Helvetii , Veneti , il y aurait des indications selon lesquelles ils n’étaient pas – ou pas toujours – entendus au sens global ; en effet, on trouve en latin des énoncés comme : Venetorum alii fugerunt , alii occisi sunt . C’est vrai ; mais le fait qu’un mot désigne globalement la pluralité comme unité ne signifie pas qu’il faille ignorer la multiplicité de la chose désignée . Il y a d’autre part des indications fortes que ces noms désignaient de façon globale, puisqu’ils pouvaient s’appliquer aussi aux territoires occupés par les populations en question : in Venetis , ‘sur le territoire des Vénètes’ 41. Ainsi donc, ces noms désignent des « ensembles » d’objets, mais n’en restent pas moins « singuliers » : ce ne sont pas des noms de classe ou « génériques », puisqu’ils ne peuvent pas désigner aussi les éléments d’un ensemble et ne s’appliquent en cela qu’à leur totalité.
3.5 La difficulté est plus grande s’agissant des noms de famille et des gentilices, car ils semblent être des noms fixes tant de la famille ou de la gens que de chacun de ses membres. Mais si tel était le cas et qu’il s’agissait réellement de noms génériques, les membres de la famille ou de la gens devraient pouvoir s’appeler « un Dupont », « un Claudius », ce qui n’arrive pas sans que ces mots cessent d’être des noms propres (v. 2.3). En réalité, les mots Dupont ou Claudi i , pris comme tels et pour eux-mêmes, sont les noms individuels d’une famille et d’une gens , bien qu’ils puissent faire partie du nom, également individuel, de chacun de leurs membres ; en effet, personne ne s’appelle seulement Dupont ou Claudius mais, p. ex., Pierre Dupont ou Appius Claudius Caecus , et les éléments « Dupont » et « Claudius » constituent seulement une partie de ces noms (qui sont uniques et indivisibles) ; ils ne conservent pas ici la condition de
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noms indépendants qu’ils possèdent quand ils sont appliqués à la famille ou la gens42 . Mais rien n’empêche que ces « éléments partiels » puissent être employés seulement pour nommer tel ou tel individu dans des circonstances déterminées, comme blonde peut être employé pour bière blonde . Dans un cas concret , quelqu’un sera appelé Pierre , Dupont , Pierre Dupont ou Pierre Dupont-Legrand ou Pierre Alain Dupont-Legrand selon le contexte et les besoins de distinction ou d’identification 43, et chacun de ces noms s’appliquera à ce quelqu’un en tant qu’individu déterminé et distinct des autres individus, et non en tant que membre d’une classe. D’autre part , Claudii (‘gens Claudia’) et les Dupont (« la famille Dupont »), en dépit du pluriel, ne sont pas le s pluriel s de Claudius (un Claudius + un Claudius + un Claudius …) ou de Dupont44 . Les mots « Claudius » et « Dupont » (« nom de Pierre Dupont ») peuvent, certainement, avoir un pluriel formellement identique au nom individuel de la famille, pas en tant que noms propres, mais en tant que noms communs, de classe ou de type (« les Dupont »43 : individus appelés « Dupont », œuvres de Dupont, personnes comme Dupont ; manières d’être de Dupont : le Dupont d’aujourd’hui n’est pas le Dupont d’ autrefois ). Mais en aucun cas les noms propres en tant que tels ne peuvent être indéterminés45 : l’indétermination les transforme automatiquement en noms génériques et, ce qui est plus important, en fait d’ autres mots45.
3.6 Les noms Μήδος ‒ Μήδοι , Πέρσης ‒ Πέρσ αι, et les noms de peuples en général, posent un problème en grande partie analogue. Est-ce que Μήδοι et Πέρσ αι sont les pluriels de Μήδος et Πέρσης (un Mède + un Mède + un Mède…), ou sont-ils des noms qui s’appliquent individuellement aux peuples mède et perse dans leur totalité ? Du point de vue historique, il ne semble pas pouvoir y avoir de doute : les Gruppennamen au pluriel (noms de peuples et de lignées) sont plus anciens en grec que les singuliers correspondants46 . Les singuliers comme Μήδος et Πέρσης se sont formés à partir des pluriels antérieurs et non l’inverse. Ainsi donc, les noms Μήδοι et Πέρσ αι, en tant que noms propres de peuples, ne sont pas les pluriels de Μήδος
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et Πέρσης . Ces derniers, d’autre part, ne sont pas des noms propres, mais des noms communs (ils désignent ‘ un individu appartenant au peuple qui dans sa totalité s’appelle…’), et en tant que noms communs ils peuvent, à leur tour, former un pluriel (trois, quatre, cinq Mèdes ), formellement identique au premier, mais qui, néanmoins, n’est pas le même 47 : il ne s’agit plus d’un pluriel de Allheit , « continu » (selon la terminologie de Hjelmslev), mais d’un pluriel de Vielheit , « discontinu » ou « discret »48 . La différence est similaire à celle qui existe entre « collection » et « classe »49 : le pluriel de Vielheit correspond à une « collection » ; le pluriel de Allheit à une « classe » . Un nom générique peut s’appliquer autant à une « collection » qu’à une « classe » et aux membres des deux, tandis que le nom propre au pluriel ne s’applique qu’à la « classe » prise comme unité , comme individu . D’où que dans de nombreuses langues les noms de peuples peuvent être remplacés par un singulier : lat. Poenus (‘ Poeni ’), Gallus ; fr. le Français , esp. el turco , el español , ital. il Turco 50. En danois il existe même, dans ce cas, deux formes distinctes de singulier : une qui remplace les pluriels compacts et une autre pour désigner un individu appartenant à un peuple : Tysken , Svensken , et Tyskeren , Svenskeren51.
On peut donc conclure que les gentilices, les noms de famille et les noms de peuples ne se distinguent pas essentiellement des autres noms individuels d’ensembles d’objets (comme les Açores , les Pyrénées ) : ils s’appliquent globalement à l’ensemble, mais pas en même temps à ses membres. Ils ne semblent s’en distinguer que parce qu’ils font également partie des noms individuels des membres d’un ensemble (dans le cas des gentilices et des noms de famille), ou parce que ces derniers peuvent être nommés par un nom commun matériellement identique au nom propre au pluriel (dans le cas des noms de peuples).
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4.1 Les objections à l’opposition un ‒ plusieurs ont été présentées jusqu’ici sous leur forme habituelle. Mais elles relèvent , en réalité, de types différents, qui sont parfois confondus : a) quelques-unes sont dirigées contre l’ unicité de l’objet désigné (beaucoup s’appellent « Jean ») ; b) d’autres contre l’ unité de l’objet (‘les Canaries’ sont nombreuses) ; c) et d’autres contre l’ unidimensionnalité de la désignation (quelques noms propres s’appliqueraient au tant à certains ensembles qu ’à leurs membres). On répond aux objections du premier type – que l’on peut soulever aussi pour les exemples inclus dans b) et c) : les Alpes de diverses régions ; les Ibères du Caucase et les Ibères d’Hispanie – en indiquant que si le nom propre peut être plurivoque , il est toujours monovalent . On réfute celles du deuxième type – que l’on peut soulever aussi pour les exemples inclus dans c) : ‘les Dupont’ sont nombreux, comme ‘les Açores’ – en indiquant que le nom propre est toujours individuel : il peut s’appliquer à un objet ou à un ensemble d’objets réels, mais toujours individuellement (il s’applique à l’objet ou à l’ensemble en tant qu’ individus ). Et l’on réfute les objections du troisième type en faisant remarquer que le nom propre est toujours unidimensionnel : il s’applique soit à un objet, soit à un ensemble, mais pas autant à un ensemble qu ’aux objets qui le composent. L’appellatif, en revanche, est un nom plurivalent , générique et bidimensionnel .
4.2 D’autre part, le nom propre peut « développer » un appellatif formellement identique : s’il s’agit du nom d’un objet, pour désigner la « classe » des objets qui s’appellent individuellement du « même » nom (« les Maries »), et s’il s’agit du nom d’un ensemble, pour désigner individuellement chacun des éléments de cet ensemble ( un Turc ). Par conséquent, la catégorie du nom propre ne comprend pas tel ou tel « simple » mot ou sémantème, mais exclusivement des mots signifiants , d’application concrète (puisque les simples mots correspondants peuvent aussi être des noms communs). Le trait formel qui distingue la catégorie en tant que catégorie verbale de la grammaire (les catégories de la grammaire sont nécessairement formelles) est un trait négatif : le nom propre ne peut pas prendre une marque d’ indétermination sans cesser d’être un nom propre, c’est-à-dire sans devenir un autre mot 52. Toutefois, naturellement, ce trait ne définit pas la catégorie, mais la décrit seulement et la caractérise : il permet de la
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reconnaîtreobjectivement et de la montrer . En effet, un mot n’est pas un nom propre parce qu’il ne peut pas être indéterminé, mais il ne peut pas être indéterminé parce qu’il est un nom propre ; le « signifié catégoriel », comme tout autre type de signifié, ne se reconnaît pas « de l’extérieur », parce qu’il est constaté , mais « de l’intérieur », parce qu’il est pensé . Ainsi donc, on peut dire que le nom propre se caractérise formellement par le « morphème négatif » de l’indétermination , ce qui signifie qu’il est toujours le nom d’un « singulier » ( ce A ) et jamais d’un particulier ( un A )53 .
4.3 Enfin, il faut admettre, avec Gardiner, que le nom propre peut, en effet, s’appliquer à une « pluralité d’objets ». Mais, contre le même, il faut souligner que cette « pluralité » est telle du point de vue des objets et non de la désignation : nommée par un nom propre, la « pluralité » devient un « individu », c’est-à-dire un objet unique et indivisible, auquel s’applique parfaitement la vieille et toujours inattaquable définition scolastique de l’unité : unum est quod est indivisum in se et divisum ab omni alio . Sauf que cette unité, tout comme l’unicité de l’objet désigné par le nom propre, ne se trouvent pas sur le plan des objets naturels ; il s’agit d’une unité et d’une unicité « historiques »54. Cela signifie également que le nom propre ne nomme pas sur le même plan que les noms communs, qui « classifient » la réalité, mais qu’il représente, par rapport à ces derniers, un second nommer individualisant et unifiant ; un nommer qui n’est pas antérieur, mais postérieur au nommer au moyen d ’« universaux »55. En effet, l’objet désigné par un nom propre est nécessairement un objet déjà classifié par un nom commun (les Açores sont des îles , le Tibre est un fleuve , l’ Espagne es t un pays ). Ce qui vient en ce sens justement confirmer les propos connus de James Harris : « Words are the Symbols of Ideas both general and particular ; yet of the general primarily , essentially, and immediately ; of the particular, only secondarily , accidentally, and mediately.56»
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5. Pour conclure, l’opposition un ‒ plusieurs est , sans aucun doute, trop simple et insuffisante, surtout parce qu’elle ne nous permet pas de distinguer l’ unicité de l’ unité et de l’ unidimensionnalité (4.1). Néanmoins, elle n’est ni « vulgaire » ni « arbitraire » si l’on considère que : a) l’unité et l’unicité du désigné par le nom propre ne sont pas l’unité et l’unicité des objets naturels ; b) les noms propres sont des mots et non de simples mots ; c) par rapport à l’appellatif, le nom propre est un nom d’un autre ordre .
Ajout de 198957 :
Les principales remarques formulées sur les thèses présentées dans cet essai l’ont été par J. Kuriłowicz dans « La position linguistique du nom propre », Onomastica II, 1956, 1-14, réimp. dans Esquisses linguistiques , Breslau- Krakau , 1960 (2 e éd. Esquisses linguistiques , I, Munich, 1973), 182-192 [191]. En voici la teneur :
« Tout récemment, dans la Revista Brasileira de Filologia , Monsieur E. Coseriu a consacré des remarques judicieuses au pluriel des noms propres. À son avis il faut d’abord écarter 1) le types les Andes , qui n’a pas de singulier ; 2) le type Μήδοι , qui, en tant que nom ethnique, n’a pas de singulier, mais en tant que pluriel de Μήδος (+ Μήδος + Μήδος + …) est le pluriel d’un nom commun (contenu = « ayant les qualités ethniques d’un Mède »). Dans la première acception le singulier est aussi admissible : ital. il Turco , pol . Hiszpan na zamku zatknął sztandary .
Quant aux formes Claudii , l o s Sánchez, l’auteur les considère à juste titre comme des noms de familles ou de lignées , et non comme des pluriels de noms individuels ( Claudius , Sánchez ) : " l o s Sánchez , Claudii , a pesar de ser plurales, no son los plurales de Claudius o de Sánchez "*.
Enfin, un pluriel comme les Sánchez est en réalité un nom commun (appellatif) quand il désigne :
1) les individus appelés Sánchez ;
2) les œuvres de Sánchez ;
3) des hommes comme Sánchez ;
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4) les manières d’être de Sánchez ("le Sánchez d’aujourd’hui n’est pas le Sánchez d’hier"). »
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1 Coseriu, E. (1954), “El plural en los nombres propios”, Revista Brasileira de Filologia (Rio de Janeiro) I, 1, 1- 15, repris dans Teoría del lenguaje y lingüística general, 2e éd., Madrid, 1969, 261-281.
2 A propos du « savoir originaire » comme fondement de la science du langage, v. H. J. Pos, « Phénoménologie et linguistique », Revue internationale de philosophie, I (1939), 354-365, et “The Foundation of Word-Meanings. Different Approaches”, Lingua, I (1948), 281-292. Voir aussi notre Forma y sustancia en los sonidos del lenguaje, dans Teoría del lenguaje y lingüística general, Madrid, 2e, 1969, II, 3.5 ; trad. Forme et substance dans les sons du langage, Limoges, Lambert-Lucas, 2021.
3 Voir à ce propos J. Lohman, „Das Verhältnis des abendländischen Menschen zur Sprache », Lexis, III, 1, 5-49 (en particulier 11 et suivantes).
4 Voir, par exemple, L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 5e éd., Londres, 1951, 50 : „Nur der Satz hat Sinn ; nur im Zusammenhange des Satzes hat ein Name Bedeutung.“ Voir aussi H. Reichenbach, Elements of Symbolic Logic, 2e éd., New York, 1948, 6.
5 The Philosophy of Grammar, 4e, Londres, 1948, 64, 69. [Tous ces noms, qui prennent une marque de pluriel ‘s’ en anglais, ne la prennent pas en français, sauf les Pyrénées et les États-Unis, qui sont déjà au pluriel ; v. trad. fr. A.-M. Leonard, La Philosophie de la grammaire, Paris, 1971, Gallimard, coll. « Tel », 75-76, 80-81 (ndt).]
7 Ibid. Voir aussi The Theory of Speech and Language, 2e, Oxford, 1951, 338. Nous suivons ici les exemples de Gardiner, mais, pour les langues romanes, on pourrait ajouter dans le même sens tous les noms comme los españoles (« le peuple espagnol »), les Français (« le peuple français »), etc. Gardiner les évite parce qu’ils peuvent être interprétés comme des adjectifs, mais ce n’est pas une raison suffisante, car un « mot » est adjectif quand il est employé comme adjectif, et non pas quand il est employé autrement. Les catégories verbales sont, justement, des « catégories », des signifiés catégoriels, partes orationis, c’est-à-dire des modes d’être des mots dans le discours, et non des classes lexicales fixes ; elles font partie de la grammaire et non du dictionnaire (si l’on entend ce dernier comme registre des « simples mots », ou des sémantèmes, indépendamment du « signifié catégoriel »).
8 Voir F. Brunot, La Pensée et la langue, 3e, réimp. Paris, 1953, 75, 96, 105 ; B. Migliorini, Dal nome proprio al nome comune, Genève, 1927, 3-4, 331 ; et aussi B. Bosanquet, Logic or the Morphology of Knowledge, 2e, réimp. Londres, 1906, 49 ; J. N. Keynes, Studies and Exercises in Formal Logic, 4e, Londres, 1906, 45. Au sujet de la différence entre « classe » et « type », voir W. E. Collison, Indication, Baltimore, 1937, 39-40. Déjà, J. W. Meiner, Versuch einer an der menschlichen Sprache abgebildeten Vernunftlehre oder Philosophische und allgemeine Sprachlehre, 1781, remarquait que, dans les cas comme die Cicerone, Marii, der Ulysses unserer Zeit, il s’agissait de noms communs ; voir le fragment reproduit dans H. Junker, Sprachphilosophisches Lesebuch, Heidelberg, 1948, 96. Egalement K. Brugmann, Kurze Vergleichende Grammatik der indogermanischen Sprachen, réimp. Berlin-Leipzig, 1933, 414, se référant à des cas comme Ήρακλέεϛ, Catōnēs, ‘Männer wie H.’, ‘Männer wie C.’ signale qu’ils ont une « appellativische Bedeutung»; et la plupart des savants sont du même avis. Une exception notable ici est V. Brøndal, Ordklasserne, Copenhague, 1928, 84-85, qui inclut dans les noms propres les expressions comme un Platon, un Napoléon ; mais Brøndal s’appuie sur un critère très discutable, selon lequel esp. mate aussi serait un nom propre pour les Danois, alors qu’il ne l’est pas pour les Uruguayens, qui connaissent l’objet désigné par ce mot (v. Morfologi og Syntax, Copenhague, 1932, 37).
9 La Pensée…, 39. V. aussi 96 : « il y a eu douze Césars, il y a un nombre énorme de Boulanger ou de Lefèvre ».
10 Les Noms de personnes. Origine et évolution, Paris 1946, 1 et suivantes. Mais voir aussi du même auteur Grammaire raisonnée de la langue française, Lyon, 1947, 57-59, où il défend une position très différente.
11 « …sauf bien entendu quand ils sont strictement propres, c’est-à-dire quand le nom n’appartient réellement qu’à un seul, par exemple la Meurthe ou le mont Cervin » (La Pensée… 95).
12 V. Sprachtheorie, Jena, 1934, 235 ; trad. fr. D. Samain, Théorie du langage. La fonction représentationnelle, éd. D. Samain et J. Friedrich, Marseille, Agone, 2009, 367.
13 Il est étrange que Gardiner interprète dans ce sens sa propre théorie de la « langue » comme « savoir » (v. The Theory of Speech and Language, 68-93 et 106 et suiv.). En effet, la « langue » est un savoir, une technique (v. A. Pagliaro, Il linguaggio como conoscenza, Rome, 1951 [1952], en partic. 56 et suiv. et 63), mais un savoir sur les modèles et les schémas linguistiques, pas sur les objets. L’expérience et les sciences autres que la linguistique nous renseignent sur les objets ; ainsi, le fait qu’un volcan s’appelle Popocatepetl et qu’il n’y en a qu’un qui porte ce nom, et que quelqu’un s’appelle réellement Jean sont, respectivement, des faits de géographie et d’état civil, et non des faits de langue.
14 The Theory of Proper Names, 11-15. D’autres auteurs également pensent aux noms d’objets « uniques » comme à un type particulier ; ainsi, J. Holt, Rationel Semantik (Pleremik), Copenhague, 1946, 66 et E. Alarcos Llorach, Gramática española, Madrid, 1951, 90, qui donnent des exemples comme Danemark, Afrique, Tage, Galice. Ils seraient « inamovibles quant à l’article, le nombre et le genre ». En réalité, l’unicité dans ce cas est ontologique ou historique, mais pas conceptuelle. On peut très bien dire Danemarks, Afriques, Tages, Galices, et alors la valeur des noms change, mais cela ne peut pas être saisi au moyen de critères formels, qui ne sont là que pour caractériser et décrire, et non pour définir. Les noms comme Baléares ou Andes posent d’autres problèmes (v. 3.5).
15 Linguistique générale et linguistique française, 3e, Berne, 1950, 80-82 ; v. aussi 97, 291, 296. De manière analogue, J. Zaragüeta, El lenguaje y la filosofia, Madrid, 1945, 310-311, distingue entre « noms propres formels » (comme Rome, César, Auguste) et « noms propres fonctionnels » (qui le seraient dans un contexte, pour désigner un objet unique).
17 A propos de ces noms, voir B. Bosanquet, Logic…, 46, et K. Bühler, Sprachtheorie, 310 ; trad. fr. 462.
21 Cette exigence est due, au moins en partie, à une réinterprétation de l’adjectif « propre » dans le sens de « n’appartenant qu’à… », or le signifié primitif de όνομα κύριον [ónoma kyrion], lat. nomen proprium, n’était pas cela, mais plutôt « nom authentique », « nom véritable ». Voir B. Delbrück, Einleitung in das Studium der indogermanischen Sprachen, 6e, Leipzig, 1919, 6 ; V. Brøndal, Ordklasserne, 41-42 ; A. H. Gardiner, Proper Names, 10 ; A. Pagliaro, Il linguaggio…, 75.
22 Voir à ce propos E. Husserl, Logische Untersuchungen, II, 1, Halle, 2e, 1913, 48. V. aussi la distinction entre noms univoques et équivoques (univocal and æquivocal) dans J. S. Mill, System of Logic, Londres, 1843, 57 ; et J. N. Keynes, Studies and Exercises, 13.
26 B. Migliorini, Dal nome proprio…, 3. Voir aussi A. Gardiner, The Theory of Proper Names, 21, où il remarque que les occurrences du nom John appliqué à divers individus devraient être considérées comme des « homonymes ». Il serait préférable de dire « homophones » : comme l’enseignait Aristote, Categoriae, I, 1a, sont « homonymes » les choses qui, étant distinctes, ont le même nom.
27 Voir B. Russell, An Inquiry into Meaning and Truth, Londres, 1940, 4e, 1954, 41: “when we say “here’s John”, we do not mean “here is some member of the class of people called ‘John’; we regard the name as belonging to only one person” [« quand on dit “voilà John”, on ne veut pas dire “voilà un membre de la classe des gens appelés John” ; on considère le nom comme appartenant à une seule personne »].
29 La distinction entre « mot signifiant » et « simple mot » (pur signifiant ou nom de soi-même) est ancienne. Les penseurs grecs la faisaient déjà, qui opposaient le concept de έπος, ϕωνή [épos, phônê] à celui de όνομα σύμβολον [ónoma symbolon] (voir A. Pagliaro, Eraclito e il logos, dans Saggi di critica semantica, Messine-Florence, 1952, 131-157, en partic. 140). Elle apparait en toute clarté chez Platon, Lettres, VII, 342 a-c ; chez Aristote, De interpretatione, 16 a-b, et Poétique, 1457 a ; et plus tard chez les scolastiques, avec la doctrine connue de la suppositio materialis, et chez Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, III, 2.4. Plus récemment, elle a été mise en avant, de divers points de vue et avec des intentions diverses, par toute une série de savants (v. p. ex. J. Dewey, Logic. The Theory of Inquiry, New York, 1938, 48 ; W. M. Urban, Language and Reality, Londres, 1939, 66, 108 et 190 ; A. W. de Groot, Structurele syntaxis, La Haye, 1949, 31 ; C. F. P. Stutterheim, Inleiding tot de taal-philosophie, Anvers, 1949, 129-130, etc.) ; mais ce sont surtout les chercheurs en logique symbolique qui y ont insisté en séparant le « langage » du « métalangage » (v. R. Carnap, Logische Syntax der Sprache, Vienne, 1934 ; trad. angl. The Logical Syntax of Language, Londres, 1937, 6e, 1964, 153 ; H. Reichenbach, Element of Symbolic Logic, 9). La théorie du nom propre et la théorie des catégories verbales en général semblent être l’ultime refuge des confusions à ce sujet
31 L. Bloomfield, Language, New York, 1933, 205, parle à ce sujet de « class-cleavage » [« clivage de classe », trad. J. Gazio, Le Langage, Paris, Payot, 1970, 194], et Gardiner, The Theory of Proper Names, 17-18, les considère comme des « faits de parole » (il s’agirait de « noms propres employés comme noms communs »). En réalité, ce sont aussi des « faits de langue », puisqu’ils suivent les schémas formels du système et sont admis par la norme (sur ces concepts, voir notre étude Sistema, norma y habla, dans Teoría del lenguaje y lingüística general, 2e, Madrid, 1967 ; trad. fr. Système, norme et parole, Limoges, 2021). En outre, si l’on admet que « Jean » et Jean ne sont pas « le même mot », il devient évident que « Jean » non seulement est employé comme nom commun, mais qu’il est un nom commun, c’est-à-dire un nom de classe. Il ne fait aucun doute que les classes de ce type, comme celles que nous avons vues sous 2.1, se distinguent nettement de celles nommées par des noms comme chien ou cheval, mais elles ne s’en distinguent pas par le « signifié catégoriel » des noms, mais par la manière dont elles sont pensées (c’est-à-dire comme provisoires et non comme permanentes).
32 Voir O. Funke, "Zur Definition des Begriffes «Eigenname»", dans Festschrift Hoops, Heidelberg, 1925, 72-79. Voir aussi A. Alonso et P. Henríquez Ureña, Gramática castellana, 2e éd., 9e cours, Buenos Aires, 1950, 38. C’est sur cette même intuition fondamentalement exacte que se fonde en partie la théorie discutable de J. S. Mill des noms propres comme « non connotatifs » (acceptée par Brøndal, Gardiner, Alonso, Ullmann et bien d’autres), au sujet de laquelle voir, surtout, E. Husserl, Logische Untersuchungen II, 1, 57 et suiv., et J. Dewey, Logic, 355-59 et 365 et suiv.
33 Ainsi J. Marouzeau, Lexique de la terminologie linguistique, 3e éd., Paris, 1951, 156 ; G. Devoto, Introduzione alla grammatica, 3e éd., Florence, 1946, 48 ; A. Dauzat, Grammaire raisonnée…, 57-59.
34 F. Brunot, La Pensée et la langue, 39. Dauzat le fait aussi dans Les noms de personnes, mais pas dans sa Grammaire raisonnée.
35 The Theory of Proper Names, 21-22, 25-28. Dans The Theory of Speech and Language, 1932, Gardiner définissait encore le nom propre comme “a word which refers only to one individual thing” (« un mot qui ne désigne qu’un seul objet singulier »), définition qu’il conserve dans la deuxième édition (p. 41) ; mais, dans une note ajoutée à cette édition (p. 338), il disqualifie comme « erroné » le critère de la singularité.
37 En réalité, l’auteur auquel se réfère Gardiner, J. Marouzeau, Lexique…, ne parle pas de « collectif » mais de collectivité, ce qui est tout autre chose ‒ ainsi, au moins, dans la 2e édition, 1943, et dans la 3e, 1951. Je n’ai pas pu consulter la 1ère édition, 1933, citée par Gardiner.
38 Il en va de même pour les logiciens ; v. J. S. Mill, System…, 39. Mais russ. duma, « douma », qui figure au nombre des exemples de Gardiner, n’est pas un « collectif »... en dépit de nombreuses grammaires scolaires et du Diccionario de términos filológicos (Madrid, 1953, 78) de F. Lázaro Carreter... F. Mauthner, Beiträge zu einer Kritik der Sprache, III, Stuttgart-Berlin, 1902, 279-280.
39 Kritik der reinen Vernunft, Anal. I, 1, 3. Voir aussi... Th. Lipps, Grundzüge der Logik, Leipzig, 1923, 3e éd., 97-98. V. en outre E. Sapir, Totality, Baltimore, 1930, et V. Brøndal, « Omnis et totus », dans Essais de linguistique générale, Copenhague, 1943, 24-32.
43 Voir H. Paul, Prinzipien der Sprachgeschichte, 5e éd., Halle, 1920, 81 ; O. Jespersen, The Philosophy of Grammar, 64 ; B. Migliorini, Dal nome proprio…, 3 ; V. Pisani, dans Paideia 9 (1954), 76.
44 Voir A. Meillet et J. Vendryes, Traité de grammaire comparée des langues classiques, 2e éd., Paris, 1948, 530... Voir aussi K. Brugmann, Kurze vergleichende Grammatik, 414.
45 ... voir F. Brunot, La Pensée et la langue, 139-140 ; B. Migliorini, Dal nome proprio…, 3-4, 87-88 et 331 ; W. M. Urban, Language and Reality, 142.
47 ... voir G. Guillaume, La langue est-elle ou n’est-elle pas un système ?, Québec, 1952, 10 et suiv.
48 Voir H. Sten, « Le nombre grammatical », TCLC, IV, Copenhague, 1949, 47-59, et W. Belardi, « La questione del numero nominale », RicL, I, 2, 1950, 204-233.
50 ... G. Frege, « Über Begriff und Gegenstand », dans Vierteljahresschrift für wissensch. Philosophie, 16 (1892), 192-205 (p. 196), et Funktion, Begriff, Bedeutung, Göttingen, 1969, 3e éd., 66-80 (p. 70).
52 L. Bloomfield, Language, 205... B. Bloch et G. Trager, Outline of Linguistic Analysis, Baltimore, 1942, 78... L. Hjelmslev, Principes de grammaire générale, Copenhague, 1928...
55 ... Leibniz, Nouveaux essais, III, 1, 3... H. Lotze, Logik, 2e éd., Leipzig, 1880, 44 ; A. Pagliaro, Corso di Glottologia, Rome, I, 1950, 32-33 ; Il linguaggio como conoscenza, 74-75 ; Il segno vivente, Naples, 1952...
56 Hermes or a Philosophical Inquiry Concerning Universal Grammar, 1751, 348 ; trad. fr. F. Thurot, Hermès, ou Recherches philosophiques sur la grammaire universelle, Paris, Messidor, An IV, 336... P. A. Verburg, Taal en functionaliteit, Wageningen, 1952, 339 et suiv.
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