La création métaphorique dans le langage

Metaphorical Creation in Language

Traduit de l’espagnol par Xavier Perret, xavperret@bluewin.ch1

1. Les diverses définitions phrastiques que l’on trouve du langage (« le langage est un instrument qui sert à l’intercommunication », « le langage est un système de signes », « le langage est une fonction sociale », « le langage est faculté symbolique », « le langage est une activité de l’esprit », « le langage est création perpétuelle ») et qui, plutôt que de le définir dans sa totalité, se limitent à le décrire sous tel ou tel aspect, à en faire ressortir un attribut ou un autre, ne sont pas en réalité antithétiques et incompatibles, comme on le pense souvent, mais complémentaires et interdépendantes. La divergence apparente – et partielle – entre ces diverses définitions tient, tout d’abord, à des raisons purement sémantiques. Elle est due, d’une part, aux multiples fonctions de la copule (est> = « est égal à », « est identique à », « est comme », « est analogue à », « se comporte comme », « est aussi », « est entre autres choses », « a comme attribut », « est subsumé sous le concept de », « est un exemple d’une classe que nous appelons… », « se vérifie en tant que », « fonctionne en tant que », « est constitutionnellement », « est essentiellement », « est sur le plan individuel », « est sur le plan social », « est sur le plan de la réalité empiriquement vérifiable », « est sur le plan de la finalité », « se présente comme », « se présente à l’analyse comme », « se manifeste historiquement comme », etc.) et, de l’autre, à la multiplicité des signifiés possibles des différents termes employés comme prédicats nominaux. Cette divergence tient, ensuite, à la diversité des points de vue adoptés, des aspects à chaque fois considérés.
  Certains des énoncés susmentionnés (et cela n’est pas indépendant de la variété significative de la copule) considèrent le langage sous l’angle de ses rapports et déterminations externes, d’autres le considèrent dans sa réalité et sa structure intrinsèques ; certains le

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considèrent dans sa réalité « objective », purement phénoménale, d’autres impliquent des considérations téléologiques ; certains essaient de répondre à la question Comment apparaît-il ?, d’autres à la question Comment se présente-t-il ?, et d’autres, de façon plus ambitieuse, à la question Qu’est-ce que le langage ? De plus, il y a, entre les divers plans examinés, des interférences constantes et inévitables : ainsi, par exemple, la considération téléologique peut intervenir dans la considération des rapports externes du langage, mais aussi dans l’examen de sa réalité intrinsèque.

2. Evidemment, du point de vue des circonstances dans lesquelles il est produit et qui sont les conditions de sa production (Comment apparaît-il ? = Sous quelles conditions ?), le langage est, en premier lieu, un phénomène social, vu qu’il se produit dans la société et est déterminé, en partie du moins, socialement ; autrement dit, pour la production de l’acte langagier minimal, deux individus au moins sont nécessaires (le locuteur et l’auditeur), et les signes employés doivent être, au moins jusqu’à un certain point, compréhensibles et acceptables au sein d’une communauté déterminée, et dépendent, en partie, de la composition, de l’état et de l’histoire de cette même communauté.
Et du point de vue physico-physiologique, le langage est un phénomène acoustique produit par une série de mouvements articulatoires de l’appareil phonateur et capté par l’appareil auditif ; du point de vue des opérations mentales qui précèdent l’acte de phonation (chez le locuteur) et suivent l’acte d’audition purement physiologique (chez l’auditeur), c’est un phénomène psychique ; du point de vue des rapports que, par le biais de la signification, le locuteur et l’auditeur établissent entre l’expression produite ou comprise et les choses ou la réalité (c’est-à-dire quelque chose qui est ou, pour le moins, est considéré comme indépendant de sa pensée), le langage est (ou implique aussi) une opération logique.
Et l’on pourrait ajouter – et certains diront que c’est par là qu’il faudrait commencer – que, comme l’enseigne la psychologie comportementale, du point de vue de l’observation empirique pure généralisée et classifiée – c’est-à-dire du point de vue postérieur à la simple observation des conditions physico-physiologiques de sa production, mais antérieur à toute opération d’abstraction ou d’induction scientifique médiate (en tant que « communauté », « opération mentale », « pensée ») – le langage est (se présente comme) un phénomène particulier de comportement, caractéristique de certains êtres qui peuplent la terre et que nous appelons « humains ».
En tant que phénomène social, le langage a, sur le plan de sa modalité de réalisation (en tant que quoi ?), un caractère fonctionnel, au sens qu’il est à son tour condition d’autres

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phénomènes, autrement dit qu’il existe (est produit) « en fonction de quelque chose », et ne laisse aucune trace matérielle passé ce moment fonctionnel (exception faite, mais seulement en apparence, du langage écrit, où, en réalité, le phénomène est incomplet dans son acte de production – puisque manque la communication, c’est-à-dire qu’il n’en remplit pas la « fonction » – et le moment fonctionnel se reproduit à chaque fois que l’écrit est lu). Et, en tant que fonction, il a, sur le plan de la finalité, qui implique le point de vue précédent de la modalité (en tant que quoi ? / pour quoi ?), caractère instrumental, au sens qu’il n’est pas fonction de lui-même, qu’il ne constitue pas une finalité en soi, mais « sert à quelque chose », à la communication de quelque chose avec quoi il ne s’identifie pas, de quelque chose qui n’est pas du langage et que les signes linguistiques ne font que désigner ou dénoter, c’est-à-dire s’y substituent provisoirement pour rendre ce quelque chose communicable.
  Du point de vue de la nature et de l’étendue de son existence dans la communauté sociale et de sa réalisation historique en lien avec l’histoire de la communauté elle-même, le langage a caractère d’« institution » ; c’est une « institution sociale », au sens qu’il existe, de façon ni sporadique ni accidentelle, mais systématique, et que chaque acte langagier, bien qu’« inédit », est réalisé sur un modèle antérieur, généralement produit dans la même communauté, et sert à son tour de modèle à des actes langagiers ultérieurs, assurant ainsi la continuité diachronique du système (la langue), c’est-à-dire de l’ensemble des traditions qui se manifestent en tant qu’actes langagiers communs (plus ou moins identiques) dans une communauté. En ce sens, on dit que le langage ne serait pas institution sociale dans sa totalité, mais seulement dans une de ses modalités de présentation (distinctes, cette fois-ci, suivant la nature – systématique ou pas – des rapports entre les éléments qui les constituent), précisément dans son aspect systématique et formel ou idéal, la langue – système des actes langagiers communs concrètement observés ou système des actes langagiers virtuels, existant comme mémoire, comme ensemble de représentations, dans la conscience des sujets parlants –, tandis que son autre aspect, l’aspect non systématique, mais « réel », concret, la parole – somme des actes langagiers concrets –, constituerait le domaine exclusif de l’individu. Toutefois, plutôt que deux réalités distinctes, « langue » et « parole » ne sont que deux approches distinctes, deux façons distinctes d’envisager la même réalité : « langue » et « parole » ne sont pas des moments successifs, mais simultanés et inséparables, d’une réalité unique que nous appelons langage. La « parole » existe comme réalisation de la « langue » et, d’autre part, la « langue » n’existe que comme généralisation et systématisation des actes de parler, tout comme le droit existe et se réalise concrètement dans les liens juridiques concrets, dans les dispositions légales, dans les procès, dans les sentences, etc. Cependant, tout comme la « langue » n’est pas exclusivement sociale,

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parce qu’elle se constitue et se réalise dans les actes langagiers individuels, la « parole » n’est pas exclusivement individuelle, parce qu’elle est réalisation de formes idéales qui transcendent l’individu, parce qu’elle subit de fortes déterminations et limitations sociales et parce même l’acte langagier minimal requiert la participation d’un minimum de société : au moins deux individus.
  Enfin, toujours sur le même plan des rapports externes du langage et du comment apparaît-il ? (en tant que quoi ?), peut intervenir une caractérisation ultérieure, fondée sur un critère de différenciation par rapport aux autres phénomènes sociaux systématiques, qui est en même temps un critère d’évaluation et en raison duquel on dit que le langage est un phénomène ou une institution « culturel ».

3. L’énoncé « le langage est un système de signe », qui répond à la question Comment se présente-t-il ? (comment est-il ?), examine davantage ce qui est intrinsèque au langage. Nous sommes toujours dans le domaine de la modalité, mais d’une modalité indépendante, prise en soi, du point de vue constitutionnel et des rapports internes des éléments qui constituent le langage, et non par rapport à ses déterminations externes. Ici aussi peut intervenir le point de vue du plan idéel ou du plan concret (système abstrait ou réalisation concrète du système) et se combiner, comme nous l’avons vu, avec le point de vue social, pour distinguer à nouveau entre « langue » (système idéal-social) et « parole » (réalisation concrète-individuelle).

4. Enfin, les énoncés qui désignent le langage comme « activité », comme « faculté », comme « création » humaine, adoptent le point de vue de l’essence et cherchent à répondre à la question fondamentale : qu’est-ce que le langage ?
  En effet, le fait d’être une activité humaine est propre au langage et constitue son genre prochain. Le fait d’être un phénomène social, par contre, n’est pas propre au langage (ce qui, d’ailleurs, est déjà compris dans le concept d’activité humaine, étant donné que l’homo asosialis est aussi inconcevable que l’homo alalus et les deux concepts – celui d’être social et celui d’être parlant – s’identifient l’un avec l’autre ou, pour le moins, sont concomitants du point de vue anthropologique et entrent dans la définition même de l’homme en tant que tel). Le fait de constituer un système n’est pas non plus propre au langage. Ces aspects ne sont pas propres au langage en ce sens qu’ils ne peuvent pas en constituer le genre prochain, parce qu’ils sont de nature adjective et se rapportent implicitement au substantif « activité » ; c’est-à-dire que les énoncés « le langage est un phénomène social » et « le langage est un système » doivent être entendus comme des fonctions adjectives : le langage est « activité sociale », le langage est

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« activité systématique ». Mais ces deux aspects ne peuvent pas non plus constituer des différences spécifiques du langage, étant donné qu’il y a des activités sociales et des activités systématiques qui ne constituent pas du langage : ce sont, simplement, des caractérisations et des descriptions complémentaires et éclairantes du concept, ultérieures à sa définition, laquelle, soit est prise pour implicite, soit est simplement évitée.
  En disant que le langage est activité, on affirme, en revanche, quelque chose d’essentiel et de premier : on indique la classe à laquelle le langage appartient, le concept sous lequel il est subsumé, considéré en soi et pour soi, indépendamment de toute relation ou détermination extérieure. Et étant activité, il est implicitement « faculté » : en effet, ce dernier terme, appliqué au langage, ne se réfère pas à une constatation distincte, antérieure ou postérieure, mais à la même constatation vue sous un autre angle, puisqu’elle indique seulement la possibilité même d’être d’une activité qui est et qu’une faculté n’en serait pas une si elle ne se réalisait pas comme activité. Autrement dit, les deux énoncés en question (« le langage est une activité humaine » et « le langage est une faculté humaine ») signifient fondamentalement la même chose.

5. Mais quelle sorte d’activité est le langage ? C’est là justement qu’intervient la différence spécifique : nous disons que « le langage est une activité symbolique ». C’est sur cette affirmation que E. Cassirer fonde sa philosophie du langage et, en même temps, sa définition de l’homme en tant qu’animal symbolicum. Cependant l’adjectif symbolique ne classifie pas l’activité linguistique d’après sa nature, il ne nous dit pas quel type d’activité est le langage, mais en caractérise seulement les éléments, les moments de son articulation : il nous indique de quel type ils sont, c’est-à-dire qu’il constitue, en réalité, une étape seconde dans la délimitation du langage en tant qu’activité et implique nécessairement une étape antérieure. (Une caractérisation analogue, sinon identique, intervient aussi dans la définition du langage comme « système de signes » ; cette définition se situe, par conséquent, et en même temps, sur deux plans distincts : d’une part elle décrit la relation réciproque dans laquelle se trouvent les éléments constitutifs du langage ; d’autre part elle indique à quelle classe appartiennent ces éléments.)
  Cassirer souligne que le langage est une modalité spécifique à l’homme d’entrer en contact avec le monde, autrement dit de connaître la réalité, sa réalité, que l’être humain « traduit », c’est-à-dire classifie et explique, désigne et exprime, au moyen de symboles : les symboles sont, par conséquent, des formes dont le contenu est une connaissance. On peut donc dire que l’adjectif symbolique est subsumé sous un concept plus large qui est celui de cognitif, autrement dit que le langage est essentiellement une activité cognitive: une activité cognitive

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qui se réalise à l’aide de symboles (ou signes symboliques). C’est une forme de connaissance. Et cela non seulement dès le moment où un signe symbolique est produit pour la première fois dans l’histoire (moment qui implique l’identification d’une « classe » en tant que telle et sa différenciation, par le nom, des autres « classes » que l’on distingue dans la réalité), mais toutes les fois. En effet, les symboles sont re-créés dans tout acte de parler concret et, d’un autre côté, tout acte langagier présuppose, chez le locuteur comme chez l’auditeur, des opérations complexes de nature fondamentalement cognitive : individualiser un objet particulier comme appartenant à une « classe » (reconnaître qu’un objet est subsumé sous un concept) et comprendre, à l’aide du nom de la classe, ce même objet particulier, soit un mouvement cognitif allant de l’objet au concept chez le locuteur et du concept à l’objet chez l’auditeur. Traduite en termes de connaissance, de prise de contact symbolique avec la réalité, une phrase aussi élémentaire que « le chien joue » signifie quelque chose comme : « cet objet est un exemple de la classe appelée chien ; cette activité particulière est un exemple de la classe appelée jouer ; entre les deux exemples il y a une relation de simultanéité et d’interdépendance » (dans l’acte d’expression, c’est-à-dire chez le locuteur), et : « il y a une classe appelée chien et ceci en est un exemple ; il y a une classe appelée jouer et ceci en est un exemple ; entre les deux exemples il y a une relation de simultanéité et d’interdépendance » (dans l’acte de compréhension, c’est-à-dire chez l’auditeur).

6. Voilà donc établi que le langage est essentiellement une activité cognitive. Il ne s’agit cependant pas de réduire de cette façon le langage à « un seul de ses aspects », comme on pourrait l’objecter et comme cela arrive généralement dans les conceptions linguistiques à tendance logiciste. Affirmer la nature cognitive du langage ne signifie pas ignorer ou négliger tant soit peu les autres points de vue sur un phénomène aussi complexe ; cela signifie seulement qu’il s’agit de justifier chaque point de vue légitime sur le plan qui est le sien (le plan de l’essence, le plan de la constitution ou le plan des rapports externes). Cela ne signifie pas non plus réduire la linguistique à la logique ou à la théorie de la connaissance, étant donné que, d’un côté, on ne peut ignorer que connaître linguistiquement est essentiellement distinct de connaître logiquement et que, d’un autre côté, il est admis que la linguistique, pour trouver sa justification en tant que science générale du langage, doit nécessairement étudier son objet de tous les points de vue possibles, tant en ce qui concerne son essence profonde qu’en ce qui concerne sa constitution, sa façon de se réaliser et toutes ses déterminations intrinsèques et extrinsèques.
  Une objection plus sérieuse surgit lorsque l’on remarque que, tout en étant effectivement et concrètement une activité (ou, pour le dire avec les mots de Humboldt, energeia, Tätigkeit),

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le langage n’est pas connaissable scientifiquement, n’est pas étudiable autrement qu’en tant que produit (ergon, Werk), étant donné que ce n’est qu’en tant que tel qu’il est systématique. Autrement dit, sur ce plan également, quoique d’un point de vue distinct, intervient l’opposition entre langue (produit) et parole (activité), que nous avons déjà constatée sur les deux plans précédemment examinés (réalité sociale – somme des réalités individuelles, système – réalisation). De cette façon l’on cherche parfois à attaquer le cœur même de la définition en séparant dans le langage le « produit » et l’« activité » comme deux réalités distinctes. Mieux encore, étant donné que l’« activité » serait asystématique et, de ce fait, observable seulement dans l’infinité de ses aspects mais non réductible à des schémas scientifiques, on en vient à désigner le « produit » comme seul et unique objet légitime de la linguistique.
  Il faut ici remarquer, avant tout, que l’on ne peut pas introduire, sans risque grave d’erreur, dans le champ de la définition du langage (où il s’agit de cerner la nature même du phénomène), une distinction dont la raison d’être est exclusivement méthodologique et concerne sa description et son étude historique. Personne aujourd’hui, depuis F. de Saussure et les travaux de l’Ecole de Prague et de l’Ecole de Copenhague, ne songe à nier l’importance méthodologique de cette distinction. Cela, cependant, ne signifie pas tant soit peu qu’elle ait quelque chose à voir avec la compréhension de la nature même du langage. En effet, ce que l’on appelle « produit » n’a aucune existence propre, pour soi, en dehors de l’« activité » (tout comme « l’Arbre » n’a aucune existence de type platonique en dehors des arbres particuliers). Il s’agit d’une abstraction scientifique utile, qui se constitue sur la base des éléments « communs » (plus ou moins semblables) que l’on observe dans une série d’actes langagiers d’un ou de plusieurs individus, ou de toute une communauté, et qui, pour faciliter cette abstraction même, sont considérés comme identiques, bien qu’ils ne le soient pas en réalité. Ou bien également sur la base des éléments communs observables dans la mémoire des actes langagiers précédents, accumulés dans la conscience d’un ou de plusieurs locuteurs : c’est-à-dire que le « produit » (la langue) est activité répétée ou répétable (bien que jamais parfaitement à l’identique). Néanmoins, le « produit » s’observe exclusivement par et dans l’activité et non pas en dehors de celle-ci ; en d’autres mots, le « produit » n’est pas autre chose qu’un schème abstrait d’activités déjà réalisées ou d’activités virtuelles, c’est-à-dire qu’il n’est pas ce que l’on peut appeler à proprement parler un « produit ».

7. Une autre caractérisation du langage, là encore du point de vue intrinsèque, cependant cette fois-ci pas selon son essence, sa nature profonde, mais selon sa manière de se réaliser, sa modalité, est sa classification comme « activité créatrice ». En effet, en tant qu’activité

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cognitive, le langage dépasse le réceptif ou le contemplatif, il n’est pas simple prise de contact passive ou acceptation inerte de la réalité, mais création continue de lui-même, des formes de connaissance (symboles) dans lesquelles il se manifeste. Tout acte langagier nouveau correspond à des intuitions et des situations chaque fois inédites et est, par conséquent, lui-même inédit : c’est un acte de création.
  Il est vrai cependant que, étant donné les déterminations externes du langage, étant donné la « condition sine qua non » de la communication, l’acte langagier n’est pas et ne peut pas être création dans sa totalité, ou, pour mieux dire, il ne peut être entièrement création « ex novo », mais se structure sur le modèle d’actes langagiers antérieurs. Mais cela n’ôte pas son caractère créateur au langage, puisque même la re-création n’est pas autre chose qu’une forme particulière de création. Il est vrai que tout acte langagier nouveau est, dans une certaine mesure, utilisation d’un matériel amorphe et mort que nous offre la « langue » (système préexistant d’actes langagiers communs) ; réalisation nouvelle des actes virtuels qui constituent le « système », la somme des activités répétées antérieures. Mais dans cette utilisation, dans cette réalisation concrète du système abstrait et de la forme sociale, intervient inévitablement et de façon permanente la création, que ce soit comme libre élection et structuration nouvelle des représentations linguistiques que possède le locuteur, ou comme invention véritable absolument inédite (et qui peut aussi rester incomprise et ne jamais devenir « langue », c’est-à-dire ne jamais se répéter, n’être jamais reprise comme modèle d’autres actes langagiers ultérieurs, mais qui s’explique plus ou moins par la situation ou par le contexte et est comprise par l’auditeur moyennant un effort interprétatif, qui est aussi de re-création). La « langue » ne nous suffit jamais entièrement pour nous exprimer à chaque occasion particulière, étant donné que nos intuitions (le contenu cognitif auquel nous devons donner forme linguistique) ne sont jamais identiques à d’autres intuitions antérieures. La création est donc constante dans le langage ; elle ne caractérise pas seulement le moment initial d’un symbole (le moment auquel un nouveau symbole apparaît pour la première fois dans l’histoire), mais tout acte de parler. Même quelqu’un qui parle une autre langue que la sienne propre est créateur, c’est-à-dire qu’il l’est aussi dans la langue « apprise » : nous pourrions dire, en ce sens, avec Croce, qu’en réalité nous n’apprenons pas une langue, nous apprenons à créer dans une langue, autrement dit nous apprenons un ensemble de normes qui régissent et orientent en partie la création dans la communauté correspondante. Nous en avons une preuve banale dans le fait que celui ou celle qui s’exprime « bien » dans sa langue maternelle s’exprimera « bien » ou, pour le moins, de façon riche et variée, également dans une langue apprise – bien qu’avec de possibles erreurs d’adaptation (surtout dans les systèmes phonologique et morphologique) et qu’il l’apprenne

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avec plus de difficulté, peut-être, que d’autres personnes –, étant donné que les besoins expressifs, et par conséquent la capacité créatrice, ne dépendent pas de la connaissance d’une langue sinon des dispositions naturelles et de la formation culturelle.
  Il est également vrai que, scientifiquement, nous observons les faits de création une fois qu’ils se sont constitués en « langue » (activité répétée), c’est-à-dire une fois qu’ils ont été acceptés en tant que modèles par plus d’un individu, quand la création est devenue dans une certaine mesure « convention ». Cela est dû, pour une part, à l’impossibilité matérielle de répertorier tous les actes langagiers qui sont produits et, pour une autre, au fait qu’intervient dans la sélection du matériel étudié, en linguistique, et particulièrement en linguistique historique, un critère d’évaluation culturelle qui fait que l’on considère souvent comme plus importantes les formes qui ont été acceptées par des communautés plus ou moins larges. Malgré cela, du point de vue de la théorie du langage et de la linguistique générale (et pas seulement de l’esthétique et de la critique littéraire), un hapax, une forme relevée une seule fois, peut être aussi intéressant que les créations qui se sont diffusées ‒ voir, par exemple, les études de R. Meringer2 sur les lapsus (créations « involontaires »). De plus, le fait que l’on n’observe habituellement les formes nouvelles qu’une fois qu’elles sont entrées dans la « langue » ne nous autorise pas à nous limiter simplement à leur recensement en tant que telles et à ne pas chercher à remonter jusqu’à l’acte de création, identifiable ou du moins imaginable, à leur origine (ce qui ne veut pas dire que nous essayons de remonter à l’origine du langage en tant qu’activité humaine, qui n’est pas en soi un problème linguistique, mais seulement aux origines de telle ou telle forme, tel ou tel mot, tel ou tel signifié, que l’on peut très souvent situer avec une précision suffisante dans l’histoire des diverses langues). En effet, depuis que les études linguistiques ont commencé de s’intéresser aux langues contemporaines, on a pu identifier toute une série de créations de mots ou de signifiés nouveaux qui sont entrés dans la « langue » et, dans de nombreux cas, on a pu remonter jusqu’à la phase initiale de leur diffusion. On connaît le cas de mots comme lyncher, ou grève (« bord, rivage ») qui, du fait que les ouvriers « grévistes » se rassemblaient sur les bords de la Seine, a fini par signifier aussi « cessation volontaire du travail » ; ou de limoger (« relever de ses fonctions », « frapper de disgrâce »), qui vient de Limoges (ville où l’on avait pour habitude d’envoyer les officiers de l’armée pour les punir) ; ou des nombreux mots et expressions qui sont apparus durant la Première Guerre mondiale (p. ex., en anglais, hang up the spoon, litt. « suspendre la cuillère » = « mourir », du fait que dans

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les tranchées, quand un soldat mourait, on suspendait sa cuillère et cessait de l’utiliser), et plus encore durant la Seconde Guerre, comme l’anglais américain GI (« soldat »), abréviation de government issue(d) (« produit par le gouvernement, matériel du gouvernement », appliqué ensuite par plaisanterie également au « matériel humain »), ou pin-up (girl) (« jolie fille », litt. « fille d’épingle », « fille [dont l’image est digne d’être] accrochée à l’aide d’épingles », des photographies que les soldats avaient l’habitude d’afficher dans leur baraquement et leur chambre), ou ital. sciuscià, « cireur de chaussures » (déformation de l’anglais shoe-shine)3. C’est à ce point, c’est-à-dire dans l’étude du langage en tant qu’activité créatrice, que s’articule la justification la plus profonde de la linguistique en tant que science de la culture, ou, comme il est aujourd’hui quasi généralement admis, en tant que la plus importante des sciences de la culture. En effet, en tant que connaissance créatrice, le langage a toutes les caractéristiques des activités créatrices de l’esprit dont les résultats ne sont pas matériels ou dont la dimension matérielle est la moins importante – étant simplement le véhicule ou le support d’éléments formels essentiels – et que l’on appelle dans leur ensemble culture : c’est une forme de culture, peut-être la plus universelle de toutes et, de toute façon, la première à distinguer immédiatement et nettement l’homme des autres êtres de la nature.

8. Toujours dans le cadre de l’examen intrinsèque du langage en tant qu’activité cognitive, nous pouvons distinguer, pour finir, selon la fonction prédominante (ou, mieux, selon la finalité, du point de vue du locuteur, et selon l’effet obtenu, du point de vue de l’auditeur), entre divers types de langage qui, parfois, se présentent comme tout le langage, comme son essence, alors qu’ils n’apparaissent jamais, ou presque jamais, à l’état pur. En effet, certains énoncés logicisants, esthétisants ou psychologisants à propos du langage – comme « le langage est communication d’idées ou de pensées », « le langage est expression », « le langage est extériorisation d’une charge psychique » – ne renvoient, en réalité, qu’à des aspects déterminés du langage, distingués selon la fonction dominante, et sont par conséquent insuffisants et restrictifs en tant que caractérisations et, évidemment, inacceptables en tant que définitions.
  Indubitablement, la triade fonctionnelle établie à ce propos par K. Bühler 4Kundgabe ou Ausdruck (manifestation spirituelle, expression, extériorisation), Darstellung

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(représentation) et Auslösung ou Appell (action sur l’auditeur/déclenchement, appel/incitation *) – éclaire notablement la réalité du langage. En effet, on peut distinguer, selon la prédominance de l’une ou l’autre de ces fonctions : un langage représentatif ou énonciatif ou informatif, dont la finalité est avant tout d’informer à propos de quelque chose qui est extérieur tant au locuteur qu’à l’auditeur (langage que l’on appelle parfois communicatif, pour être d’abord communication de « quelque chose à propos des choses » ; mais ce dernier terme n’est pas acceptable, car la communication est toujours présente, elle est condition du langage) ; un langage expressif ou affectif ou émotif, dont la finalité principale est d’exprimer un état psychique, « sentimental », du locuteur ; et un langage incitatif ou volitif, dont la finalité principale est d’induire un certain comportement chez le locuteur. Cependant, la distinction la plus courante est celle entre langage énonciatif et langage émotif ou affectif (expresso-incitatif), ce dernier correspondant à deux fonctions.
  Très fine est également, en ce sens, la distinction introduite par F. Kainz5 , dans la Darstellung de Bühler, de deux fonctions différentes : la Darstellung (représentation) proprement dite et le Bericht (information). En effet, il est possible, et il paraît même nécessaire, de faire cette distinction dans la Darstellung de Bühler étant donné que, en réalité, seule l’information peut être considérée comme une fonction particulière du langage, tandis que la représentation relève du langage dans sa totalité, où elle coïncide avec sa nature cognitive : les fonctions du langage devraient donc être indiquées comme étant : information, extériorisation, incitation (Bericht, Kundgabe, Auslösung).
  Ces distinctions nous intéressent ici parce que l’on tend à identifier la « langue » avec la fonction informative (c’est-à-dire avec le « langage énonciatif ») et à soutenir, par conséquent, que la création est un phénomène exclusif des fonctions expressive et incitative. Mais il ne faut pas oublier que la séparation des trois fonctions, en plus d’être conventionnelle et possible seulement jusqu’à un certain point, est postérieure à l’observation de la création, qui caractérise l’activité linguistique dans son intégralité. De plus, la « langue » ne peut être identifiée avec aucune fonction particulière, puisqu’il s’agit d’un système abstrait et, en tant que tel, indéterminé : les fonctions se manifestent dans l’activité verbale concrète. Enfin, il est vrai que

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la création, en tant que création « ex novo », qu’invention immédiatement compréhensible seulement dans un contexte déterminé ou dans une situation déterminée, trouve un terrain plus favorable dans ce que l’on appelle le « langage émotif » ; cependant, en tant qu’il est constitué d’actes langagiers, le « langage énonciatif » ne peut pas non plus ne pas être création, même s’il est, peut-être, plus réfractaire aux nouveautés spontanées et plus accommodant à l’égard de la tradition linguistique de la communauté. L’activité imaginative, l’activité poétique humaine (au sens étymologique du terme), se trouve chez tous les sujets parlants (pas seulement chez « les dieux et les héros ») et dans tout acte langagier, dans la langue littéraire comme dans la langue de tous les jours, dans le langage énonciatif comme dans le langage émotif. Le philosophe et le scientifique créent leur langage tout autant que l’orateur et le poète.

9. Les divers points de vue examinés justifient, avec d’autres, l’existence des diverses disciplines linguistiques particulières et expliquent, en partie, les fondements des diverses orientations de la linguistique générale et théorique, ainsi que les diverses philosophies du langage, qui adoptent ordinairement un point de vue particulier et accentuent, par conséquent, certains aspects du langage au détriment d’autres. Leur critique nous a servi à montrer que, d’une manière générale, ils ne sont pas antithétiques, mais complémentaires, et, en même temps, à mettre en évidence le caractère fondamental de création inhérent à l’essence cognitive du langage.
  Cela dit, la connaissance linguistique est bien souvent une connaissance métaphorique, une connaissance au moyen d’images, lesquelles, en outre, vont si souvent dans le même sens qu’elles nous font penser sérieusement à une certaine unité universelle de l’imagination humaine, au-delà des différences idiomatiques, ethniques ou culturelles. Evidemment, la création langagière tire parti aussi de toute une série d’autres procédés, comme la description analytique par la composition, la dérivation « mécanique », l’analogie purement phonique, la substantivation des adjectifs qui apparaissent dans des combinaisons plus ou moins constantes avec certains noms, etc. Nous créons ainsi des mots « descriptifs », comme magnanime et chemin de fer, biscuit et suicide, circonstance et bénéfice, géographie et zoologie, abécédaire et bleu turquoise et salon-salle-à-manger (sans compter l’immense série de noms-définitions utilisés par certaines sciences, comme la chimie organique) ; à partir de vitre nous formons vitrier, comme à partir de lait, laitier ; de boucher nous tirons boucherie et de menuisier, menuiserie ; nous disons zoo pour parler du « parc zoologique » et une blonde pour demander « une bière blonde » ; et dans tout cela il n’y a aucune contribution particulière de l’imagination, aucun moment poétique initial particulier, aucun « état de grâce » et aucune vision originale.

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Cependant, lorsque nous parlons de la prunelle des yeux pour désigner la pupille, ou lorsque nous disons en espagnol de quelqu’un qu’il est media cuchara [« apprenti »], que nous appelons une personne noire rubio (« blond »), qu’au lieu de cabeza, « tête », nous disons mate, « calebasse », quand nous disons d’une personne d’une grande bonté qu’elle est un alma de Dios et d’une autre très méchante qu’elle est un alma de Judas ou de Cain ou de caballo, alors nous nous trouvons dans une tout autre situation : nous avons affaire là à des tentatives de classification de la réalité, non plus par la raison, mais au moyen d’images, et à des analogies établies, non d’un point de vue strictement formel, entre des vocables, mais poétiquement, entre des « visions », qui ont dû surgir, à un moment donné particulier, de l’imagination créatrice de quelqu’un. Nous avons affaire à ce que, en un sens très large, nous appelons des métaphores, que nous n’entendons pas ici comme simples transpositions verbales, comme « raccourcis comparatifs », mais comme expressions unitaires, spontanées et immédiates (c’est-à-dire sans aucun « comme » intermédiaire) d’une vision, d’une intuition poétique, qui peut impliquer l’identification momentanée d’objets distincts (tête ‒ calebasse), ou l’exagération d’un aspect particulier de l’objet (comme dans le cas de medved’, « celui qui mange du miel », pour désigner l’ours dans les langues slaves) et même l’identification de contraires, logiquement « absurde », mais de signifié et d’effet ironiques évidents, dans des situations déterminées, comme dans le cas d’un Noir appelé rubio, d’une personne corpulente appelée flaco (« maigre ») ou d’un vieillard appelé mocito (« jeunot »).

10. Il est clair que toutes les métaphores qui sont produites dans les actes langagiers concrets ne deviennent pas « langue », c’est-à-dire que toutes ne passent pas dans la tradition de la communauté. En outre, quand elles entrent dans la « langue », elles deviennent « conventionnelles » et perdent graduellement leur valeur originelle d’images. Toutefois, au moins durant un certain temps, quelque chose de cette valeur métaphorique de signe-image se perpétue dans le système, en relation avec les autres signes, et c’est cela justement qui nous donne souvent l’intuition de l’acte de création avant toute recherche étymologique. Il y a donc une dimension métaphorico-conventionnelle des signes, ou, du moins, de certains signes, qui, dans le cadre d’une tradition, continuent d’être intuitivement perçus comme des images : une dimension qui peut être étudiée dans le sentiment linguistique de la communauté. Comparez, par exemple, les mots qui signifient « chauve-souris » dans trois idiomes distincts : l’anglais bat n’évoque aucune image parce qu’il n’entretient aucune relation expressive avec d’autres signes du système, autrement dit c’est un signe symbolique vide de toute expressivité métaphorique, entièrement « dénominatif », et non « descriptif » ; en revanche, la métaphore

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est intacte dans le français chauve-souris, qui signifie littéralement « souris chauve », et peut-être aussi jusqu’à un certain point dans l’allemand Fledermaus (en dépit d’avoir perdu dans le premier terme de la composition la relation avec flattern, « battre des ailes »), et cela parce que le second élément, Maus, continue d’être compris comme « souris » (Jespersen). On en déduit que ce n’est que lorsque toute relation sémantique évidente avec les autres signes est perdue que le signe-image perd complètement sa valeur métaphorique. Et tout comme certains signes se « démétaphorisent » avec le temps, deviennent « propres » et « conventionnels », d’autres signes, propres à l’origine, peuvent venir à se « métaphoriser », à devenir figurés, du fait de l’évolution des choses désignées, bien que le cas soit plus rare et que la métaphorisation passe souvent inaperçue. Ainsi, par exemple, plume (au sens de « plume pour écrire ») est un signe métaphorique depuis que nous n’écrivons plus avec des plumes d’oiseau ; la même chose vaut pour esp. payaso (it. pagliaccio, fr. paillasse), depuis que les clowns ne sont plus vêtus de paille, ou pour fr. chapeau, it. cappello, qui n’est plus une capuche, ou petite cape, mais un « couvre-chef ». De manière analogue, des mots comme lat. scribere, gr. γράϕειν (orig. « graver ») et gotique meljan, paléosl. pisatĭ, pers. nibištan (orig. « colorer, peindre ») devinrent métaphoriques le jour où le fait d’« écrire » cessa de s’identifier avec celui de « graver » ou de « peindre ».
  Il faut cependant remarquer que le sentiment de l’expressivité d’un terme de « langue » n’est pas identique chez tous les locuteurs. À cet égard, on rencontre souvent le paradoxe apparent selon lequel ceux qui connaissent le moins bien le système ont souvent un sens plus aigu de certaines valeurs expressives. Ainsi, on observe que les enfants qui apprennent une langue découvrent fréquemment des relations surprenantes entre certains signes, des relations dont les adultes ne s’aperçoivent pas, et que, lorsque les mêmes enfants apprennent une langue étrangère, ils font des jeux de mots auxquels les enfants qui ont cette langue comme langue maternelle ne songent même pas. Généralement, l’attention plus grande, le défaut d’automatisation dans l’emploi d’un signe, et même les doutes que l’on peut entretenir à propos de sa signification, augmentent la possibilité de l’associer à d’autres signes du système. Ainsi, un étranger qui apprend l’espagnol comprendra normalement estrellar [« briser, fracasser »] comme dérivé de estrella [« étoile »], tenedor [« fourchette »] comme dérivé de tener [« avoir »] et tirador [« poignée »] comme dérivé de tirar [« jeter »], c’est-à-dire qu’il établira des relations que très peu de personnes qui ont l’espagnol comme langue maternelle établissent habituellement.
  Enfin, il faut souligner que, même lorsqu’un sentiment plus ou moins général de la valeur d’un signe existe, ce sentiment ne coïncide en aucune façon à chaque fois avec la réalité

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historique, c’est-à-dire que très souvent le sentiment contemporain de la métaphore ne coïncide pas avec l’histoire de celle-ci, avec son étymologie : nous avons là une indication de cette divergence, de cette opposition entre synchronie et diachronie dont parle Saussure. Par exemple, une courte enquête nous a permis d’établir que peu de locuteurs comprennent le signifié « fouet » comme signifié primaire de esp. flagelo [« fléau »] et le signifié « calamité » comme signifié secondaire et métaphorique : plus généralement, si ce n’est pas exactement le contraire qui est compris, le signifié « propre » est pour le moins ignoré, seul le signifié figuré étant connu, qui est celui qui vient en premier à l’esprit. De même, n’importe quel dictionnaire donnera comme premier signifié – comme signifié « propre » – de cuerda celui de « corde pour attacher » et comme signifié secondaire, c’est-à-dire dérivé et métaphorique, celui de « corde d’un instrument de musique », parce que telle est la réalité lexicologique actuelle, c’est-à-dire le sentiment général des locuteurs ; cependant, du point de vue historique c’est le contraire qui est vrai : le gr. χορδή [khordê] a d’abord signifié « intestin, boyau » (cf. esp. cordilla, qui, par conséquent, ne vient pas de cuerda, comme l’affirme le Diccionario de l’Académie, mais directement d’un lat. chorda, emprunté au grec avec son signifié primitif) et ensuite, pour des raisons évidentes, « corde d’un instrument de musique », tandis que le signifié « corde pour attacher » est une métaphore beaucoup plus tardive du bas latin. Et fruit, au sens de « produit du génie, du travail ou d’un négoce, etc. », tout au moins du point de vue du latin, n’est pas un signifié métaphorique dérivé du signifié « fruit d’une plante », puisque ce signifié primitif fut justement le premier : en latin, les substantifs en -tus de la quatrième déclinaison étaient abstraits et, par conséquent, fructus signifiait d’abord « produit en général » (puisque, de plus, il s’agissait d’un dérivé du verbe fruor, « jouir »), et seulement ensuite « fruit d’une plante » : il est donc passé de l’abstrait au concret, et non l’inverse, comme on pourrait le croire à première vue.
  Les rapports que le sentiment linguistique établit entre les signes du système – lequel sentiment comprend souvent comme dérivés les uns des autres des signes qui n’ont aucun lien historique entre eux et, par conséquent, les perçoit comme dotés d’une valeur descriptive ou métaphorique qui ne leur appartient pas du point de vue étymologique – ne coïncident pas non plus à chaque fois avec la réalité historique.

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  Tout le monde connaît le cas du gr. Άφροδίτη, Aphrodite6 , historiquement dérivé du phénicien Aštoreth, mais qui a été interprété en grec relativement à άφρός, « écume », et δέατο, « apparaissait » et, par conséquent, avec le mythe de la déesse (le problème de la préexistence du mythe ou de sa dérivation de la fausse étymologie ne peut pas encore être considéré comme résolu). De la même façon, le nom de Santa Lucia a été mis en relation avec esp. luz [« lumière »] (et l’on en est même venu à attribuer à la sainte la protection de la vue), et l’ital. maritozzi a été mis en relation avec marito, « mari », et maritare, « marier », raison pour laquelle ces petits pains ronds briochés sont entrés dans la tradition des banquets de noces. Le gr. βασιλικόν, « basilic » [la plante aromatique], a été mis en relation avec βασιλίσκός, « basilic » [le serpent fabuleux] (également dans les dialectes italiens), et c’est ainsi qu’ont surgi les mythes à leur sujet. De façon analogue, le fr. aspic signifie « lavande » et « serpent venimeux » par un croisement entre lat. spica et gr. άσπίς, et nous retrouvons le mythe correspondant, qui associe la plante avec le reptile. Et, en roumain, la postérité du lat. hordeolus, « orgelet », a fini par s’identifier phonétiquement avec urcior, « cruche, carafe » (dérivé de oală, « marmite »), d’où a surgi la croyance selon laquelle briser une cruche entraîne l’apparition d’un orgelet. Par une espèce de compensation dans la vie de l’esprit, non seulement les mythes donnent naissance à des mots, mais aussi les mots donnent naissance à des mythes ; autrement dit, à des moments uniques d’intuition poétique peuvent correspondre souvent deux créations métaphoriques distinctes : mythe et symbole linguistique.
  D’autres exemples intéressants sous le même aspect sont gr. γλυκύρριζα, « réglisse », litt. « aux racines douces » (ρίζαι γλυκεϊαι), qui a pris en latin la forme liquoritia, par rapprochement avec liquor, du fait de l’usage médicinal de la plante (et du mot latin dérivent dans les dialectes italiens, par contaminations sémantiques successives, guarizia, par rapprochement avec guarire, « soigner, guérir » ; regolezi, par rapprochement avec regolare, cf. esp. regaliz, regaliza, regalicia ; sug ed Lucrezia, litt. « jus de Lucrèce », cf. lat. méd. succoricia) ; lat. iterare, « recommencer, renouveler, répéter », dérivé de iterum, « à nouveau », mais rapproché ensuite de iter, « chemin », d’où l’anc. fr. errer, « voyager », signifié qui perdure dans les formules chevalier errant, Juif errant (cette dernière étant aussi passée en espagnol : judío errante) ; lat. securis, « hache », qui semblerait venir de secare, « couper », alors qu’il s’agit très probablement d’un mot d’origine sémitique ; lat. laudanum, interprété

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dans les dialectes français comme lait d’ânon ; fr. veilleuse, « colchique », terme d’origine celtique, mais associé par la suite avec veiller et avec les veillées automnales ; it. girasole, interprété en anglais comme Jerusalem ; it. pomi dei mori, « pommes des Maures » (mala aethiopica), expression interprétée en français, puis en anglais et en allemand, comme pommes d’amour, love apples, Liebesäpfel ; malenconía et nigromancía, qui doivent leur forme au fait que les mots grecs respectifs μελαγχολία, « bile noire », et νεκρομαντεία, « évocation des morts », ont été associés avec mal et avec la magie noire ; esp. palafrén, « palefroi », qui vient du celtique latinisé paraveredus, mais doit sa forme actuelle à une association avec freno, « frein ». La liste pourrait s’allonger encore avec toute une série d’étymologies populaires, techniquement « arbitraires » et « fausses », mais éminemment significatives du point de vue des associations que le sentiment linguistique établit entre les symboles, des images qui sont exprimées dans les symboles eux-mêmes et, par conséquent, du mécanisme de la création métaphorique dans le langage. On pourrait rappeler à ce même propos les étymologies naïves des anciens, depuis celles du Rigveda, où le nom du dieu Agni est rapproché de la racine aj-, « ravir » (« parce qu’il ravit leur richesse aux ennemis ») ou de l’Odyssée, dont le nom du héros, Όδυσσεύς, est rapproché de όδυσσάμενος, « celui qui a souffert », jusqu’à celles de saint Isidore de Séville, selon qui les camisas [« chemises »] s’appellent ainsi « quia in eis in camis dormimus », parce que nous les portons au lit pour dormir.

11. Mais ces associations « arbitraires », ces étymologies populaires, sont-elles de simples « erreurs » dans la prétendue « évolution normale » de la langue, de simples « phénomènes pathologiques » que le linguiste devrait se limiter à signaler comme tels, en rétablissant à chaque fois la « réalité historique » ? La linguistique peut-elle se contenter de faire l’histoire extérieure et formelle des mots, en ignorant le sentiment linguistique, la conscience sémantique des locuteurs, les rapports capricieux et multiformes qui sont établis entre les symboles dans les actes concrets de parler ? Elle ne pourrait le faire que si le langage était un phénomène de la nature, indépendant des êtres humains qui le créent et le recréent continuellement. Et, en effet, c’est ainsi qu’il en allait à l’époque où l’on pensait que la linguistique pouvait trouver sa place parmi les sciences naturelles et que le langage était considéré comme un organisme ayant une vie propre et étant régi par ses propres lois. Mais cela n’est plus possible aujourd’hui, maintenant que l’on sait que le langage n’a pas d’existence autonome et est régi, suivant des normes infiniment complexes, par les sujets parlants : par tous les locuteurs d’une communauté et par chacun d’eux, dans chaque acte langagier concret. On ne peut pas faire une histoire purement phonique (formelle) des mots, parce que le mot n’est pas que « forme » (son), il est

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unité de forme et de contenu (son et signifié), et la même forme s’explique par le signifié (comme dans le cas de nigromancía), tout comme le signifié peut s’expliquer par la forme (comme dans le cas de iterare, « voyager »). En effet, l’étymologie actuelle, qui se veut histoire concrète et complète des mots, de leur forme comme de leur contenu et des associations qu’ils ont suscitées ou suscitent dans la conscience des locuteurs, ne néglige pas ce que nous appelons « le sentiment linguistique », c’est-à-dire la répercussion des symboles dans l’esprit des individus créateurs du langage, les visions métaphoriques éventuelles qui président à la création et à l’emploi (re-création) des symboles, les faits de culture que sont les mythes rapprochés des mots. Evidemment, une chose est l’étymologie technico-objectiviste, qui considère les mots comme des entités isolées et autonomes, et autre chose l’étymologie concrète, qui considère les mots dans leur rapport aux choses et leurs interrelations organiques, comme aussi, pour ce qui nous intéresse ici, en relation avec le sentiment linguistique et la valeur expressive que les locuteurs leur attribuent. Ainsi, dire simplement que pommes d’amour (traduit ensuite en anglais et en allemand par love apples et Liebesäpfel) dérive de l’italien pomi dei mori est exact d’un point de vue purement externe, mais ne dit rien des associations que l’expression éveille dans la conscience des locuteurs français et n’explique pas non plus sa forme de manière satisfaisante. De la même manière, il est insuffisant, du point de vue de l’étymologie actuelle, de dire que veilleuse vient du celtique, parce que l’histoire sémantique (et formelle) de ce mot, celtique uniquement dans ses origines, fut déviée à un certain moment par l’association avec veiller, tout comme l’histoire de lat. securis fut déviée par l’association avec secare et celle de iterare par l’association avec iter.
  On assiste en ce sens à une réévaluation de l’« étymologie populaire », qui n’est pas simplement un phénomène extravagant, puisqu’elle peut nous apporter de précieuses indications sur les perceptions métaphoriques qui ont accompagné et déterminé la création des signes et continuent d’être associées à leur emploi. C’est pour cela qu’Isidore de Séville, s’il n’a aucune raison de dériver camisa de cama, ne se trompe peut-être pas tant que cela quand il rapproche arapennis (forme hispanique particulière du celtique arepennis), dont dérive le vieil esp. arapende, du verbe arare : peut-être justement l’association avec arar a-t-elle contribué à modifier la forme du mot. Et si le Diccionario de l’Académie n’a pas raison, du point de vue historique, de rapprocher cordilla de cuerda et de reconnaître dans errante un seul mot au lieu de deux (l’un dérive de errar, l’autre du fr. errant, part. présent de l’anc. fr. errer < iterare), il a raison du point de vue du sentiment linguistique actuel.

Même dans la description lexicologique synchronique des mots on ne devrait pas se contenter d’indiquer les divers sens, les divers emplois des signes indépendants ou combinés,

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en négligeant les associations subjectives ou « conventionnelles » qu’ils éveillent dans l’esprit des locuteurs. Si nous voulons pénétrer jusqu’à la réalité vive du langage, il faudrait indiquer, p. ex., que l’angl. bat est un signe purement dénominatif, « sans famille », et qu’il ne donne lieu à aucune des associations et images propres, p. ex., à sa « traduction » française chauve-souris, laquelle, par conséquent, ne lui correspond que jusqu’à un certain point, parce qu’elle est beaucoup plus descriptive. De la même façon, le Diccionario de l’Académie aura raison, compte tenu de son critère normatif, d’expliquer emérito, « émérite », comme un adjectif qui s’applique « à la personne ayant pris sa retraite d’un emploi ou d’une charge quelconque et qui bénéficie d’une récompense pour ses bons services », mais la réalité idiomatique est autre : la majorité des locuteurs associent le mot avec mérito [« mérite »] et l’interprètent comme signifiant « méritoire, insigne, illustre ». Ou est-ce que beaucoup d’Espagnols savent aujourd’hui que cela signifie (ou « doit » signifier ») ce qui vient d’être indiqué et que cela « est spécialement dit, dans la Rome antique, du soldat qui a accompli son service et qui jouit de la récompense due à ses mérites » ? Que tel n’est pas le cas le démontre le même Diccionario de l’Académie, qui fait implicitement la même association avec mérite dans sa définition (« … la récompense due à ses mérites »), que le mot latin emeritus n’impliquait pas, étant donné qu’il dérivait du verbe merere ou mereri, au sens absolu de « servir dans l’armée », et signifiait, par conséquent, uniquement et exclusivement « qui a fini de servir, qui a quitté le service actif », quelque chose comme « à la retraite » ; le soldat pouvait ou non jouir d’une récompense, mais cela n’était en aucun cas indiqué par le terme emeritus.
  Tout cela nous indique qu’en plus des relations significatives, morphologiques et syntaxiques, en plus des relations de dérivation et de composition normales et effectives, il existe dans le langage des relations particulières entre les mots, dues à des associations subjectives et métaphoriques, établies de façon sporadique ou constante entre les intuitions correspondantes, ou entre les mêmes symboles, pour des raisons formelles.

12. Quelles sont donc les raisons de la création métaphorique dans le langage ? Ou plutôt : les raisons profondes de la création langagière sont-elles analysables ? Evidemment non, puisque la création, l’invention, est inhérente au langage par définition. On ne peut pas donner les raisons des mouvements capricieux et insoupçonnables de l’imagination créatrice humaine. Ce que l’on peut indiquer, ce sont les raisons de la plus ou moins grande acceptabilité d’une invention dans une communauté déterminée. Ce sont, en premier lieu, des raisons de prestige du créateur et d’expressivité du signe inventé ; ou des raisons culturelles plus générales, comme la substitution d’une culture à une autre, ou de progrès culturel continu, du surgissement continu

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à l’horizon des consciences linguistiques d’objets nouveaux et d’idées nouvelles qui requièrent connaissance et classification.
  Néanmoins, il y a aussi des raisons plus spécifiques. En premier lieu, le « système » de la langue, qui « exige » le remplacement d’un signe devenu totalement inexpressif, ou pour éviter des confusions fâcheuses. Ainsi, par exemple, parmi les cas fameux étudiés par J. Gilliéron, lat. apes, « abeille », remplacé par des dérivés, des emprunts interdialectaux ou, précisément, des métaphores (mouche-à-miel), dans les dialectes français, où l’évolution phonétique normale avait réduit le terme à une voyelle unique dépourvue d’expressivité (é), ou lat. gallus, « coq », remplacé par l’image bigey (vicaire) dans certain dialecte de France [Gascon] où, par l’évolution phonétique normale, le terme en était venu à se confondre avec la continuation de cattus, « chat » (gat ‒ gat). Naturellement, les raisons invoquées n’ont pas déterminé les inventions elles-mêmes, mais seulement leur acceptation, puisque, assurément, les images de l’abeille vue comme une mouche-à-miel et du coq au milieu des poules vu comme un vicaire, comme un « curé » au milieu de ses ouailles7, devaient exister déjà avant même que ne se produisent ces substitutions.
  Un autre facteur qui détermine la substitution de signes et qui, par conséquent, facilite la diffusion (l’acceptation) des créations, métaphoriques ou non, est ce que l’on appelle le « tabou linguistique », c’est-à-dire le phénomène selon lequel certains mots liés à des superstitions et des croyances sont évités et remplacés par des emprunts, des euphémismes, des circonlocutions, des métaphores, des antiphrases, etc. Récemment, W. Havers, professeur à Vienne, s’est penché à nouveau sur le phénomène dans un ouvrage qui offre beaucoup plus que ce que promet son titre, parce qu’il s’agit de bien plus que d’une simple bibliographie 8. Entre autres choses, Havers recense les « denotata » les plus généralement sujets à des tabous linguistiques : d’abord, toute une série d’animaux (ours, loup, serpent, souris, renard, crapaud, belette, lièvre, cerf, abeille) ; ensuite, certaines parties du corps, comme la main, en particulier la main gauche ; certains phénomènes, comme le feu ; puis le soleil et la lune, les maladies et les défauts physiques, la mort, les dieux et les démons. Le tabou linguistique est dû essentiellement à la croyance (solidement ancrée dans les sociétés primitives, mais documentable également dans

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les sociétés avancées) à une certaine « magie des mots », à une sorte d’identification entre le nom et la chose nommée : on considère que nommer une chose par le terme qui lui correspond en propre peut être dangereux, parce que nommer la chose emporte avec soi la chose elle-même (la locution latine bien connue lupus in fabula signifie justement cela : à nommer le loup, il survient) et que, par conséquent, il est préférable d’employer des mots ou des expressions moins propres, qui nomment « sans nommer ».
  Comme nous l’avons dit, il y a de nombreuses manières de remplacer des mots que l’on veut éviter : l’altération phonétique (it. Cribbio! pour Christo!, perdinci pour per Dio ; angl. gog pour God ; fr. morbleu pour mort Dieu, aussi parbleu, ventrebleu ; hongr. iskola [litt. « école »] pour Isten [« Dieu »]) ; l’antiphrase (esp. bendito au lieu de maldito) ; l’antonomase (au lieu de Dieu, on dira le Très-Haut, le Tout-Puissant ; au lieu du diable : le malin, le tentateur, l’impur, cf. roum. necuratui, ou le calomniateur, ce signifié étant, justement, celui du mot grec, qui traduisait ainsi une image analogue en hébreu, passé ensuite dans les langues romanes par l’intermédiaire du lat. diabolus ; de la même façon, dans les poèmes homériques, Zeus est appelé « le père », πατήρ, ou νεφεληγερέτα, « celui-qui-amasse-les-nuées » ; l’emprunt interidiomatique ou interdialectal (pour lat. laevus, « gauche », nous avons en espagnol un emprunt au basque : izquierdo ; en latin, lupus, est une forme dialectale sabine, au lieu de la forme normale *lucus, et de même l’ital. lupo a un aspect phonétique dialectal au lieu de la forme normale *lopo, comme le fr. loup, au lieu de leu, conservé uniquement dans une formule utilisée dans les jeux d’enfants : à la queue leu leu), etc. Toutefois, une des substitutions les plus fréquentes consiste à employer des images ou des métaphores (et l’antonomase et l’antiphrase entreraient bien d’une certaine façon dans cette catégorie). Ainsi, par exemple9 , le terme indoeuropéen propre pour dire « ours » (dont lat. ursus, gr. άρκτος, sans. rkṣaḥ, avest. ašō, armén. arĵ, irl. art, alb. arí sont la continuation) a disparu dans toutes une série d’idiomes indoeuropéens, justement ceux qui se sont diffusés dans les régions où l’animal est le plus fréquent (slave, balte, germanique) : pour les slaves, l’ours est «  celui qui mange du miel » (rus. medved’ ; on retrouve la même image, avec le terme propre, dans le terme védique madhuvád-, ce qui montre que la création métaphorique en tant que telle préexiste à la « nécessité » de la substitution ; le gallois melfochyn, litt. « porc de miel », présente une image analogue) ; pour les baltes, « celui qui lèche » (lit. lokys, lett. lācis) ; pour les germains, « le brun » (vieux haut all. bero, all. Bär, angl. bear, suéd.björn, dan. bjørn). Le phénomène, du

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reste, existe aussi dans des langues non indoeuropéennes parlées dans les zones septentrionales de l’Europe : Estoniens, Finlandais et Lapons désignent l’ours au moyen d’images qui signifient « gloire de la forêt », « le vieux », « le velu », « grosse patte », « celui qui mange les fourmis blanches », etc. De la même façon, le serpent, autre animal faisant souvent l’objet d’un tabou linguistique, est appelé dans les divers idiomes indoeuropéens de noms qui signifient étymologiquement « celui qui rampe » (sanscr. sarpáh, lat. serpens, gr. έρπετόν, alb. gjarpër), « le terrestre » (paléosl. zmĭja), « le vert » (litu. žaltys).

Un exemple fameux est celui de la belette10 : le terme propre latin mustela (anc. fr. mousteile, catal. mustela, prov. mustelo) a disparu de la plupart des dialectes romans, ou ne s’y rencontre encore que sporadiquement, dans des zones très limitées (léonais mostolilla, biscayen mustela, musterle, galicien mustela), ayant été remplacé par toute une série de noms métaphoriques, de diminutifs et de noms affectifs, qui révèlent le désir des locuteurs de s’attirer les bonnes grâces de l’animal. La « mustela » est aujourd’hui, selon les dialectes, la « belle » (fr. belette, piémontais, lombard bellota, benula, vénitien belita, corse bellula, sicilien beḍḍula, et dans les dialectes espagnols : bilidilla, bonuca, monuca, bunietsa, munietsa), ou une « dame », une « demoiselle » ou une « petite épouse » (ital. donnola, port. doninha, roum. nevăstuică, galic. donociña, donicela, asturien donecilla) ; elle est une « belle dame » (pyrénéen danabere) ou une « commère » (castillan comadreja, toulousain kumairelo, campidanien, abruzzais cummatrella, cummarella, roum. cumetriţă) ou une « bru » (port. dialectal norinha) ; elle est une « dame des murs » (galicien dona de las paredes, sarde dona de muru) ou « [celle qui a la couleur du] pain et [du] fromage » (aragonais, navarrais paniquesa, avec des variantes ou des diminutifs dans d’autres zones de l’Espagne ; anconitano panakašu, panaccacia). Et, là encore, le phénomène est interidiomatique, puisqu’on le trouve aussi dans d’autres idiomes, non romans, d’Europe : pour les Allemands aussi la belette est une « jeune fille » (Jüngferchen) ou une « jolie petite bête » (Schöntierlein) ; pour les Anglais, elle est une « fée » (fairy) ; pour les Hongrois elle est une « petite dame » ou une « petite femme [au sens d’épouse] » (menyét) et pour les Basques elle est « pain et fromage » (oguigaztai).
  Mais le tabou linguistique n’est qu’un aspect d’un phénomène plus vaste, qui est l’interdiction de vocabulaire, et qui peut être dû non seulement à des superstitions ou des croyances, mais aussi à diverses autres raisons d’ordre émotionnel ou social : pour des raisons d’éducation, de courtoise, de bonnes manières, de décence, d’amabilité, etc., on évitera des mots et des expressions considérés comme trop crus, ou impolis, ou indécents.

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  Ainsi, par exemple, il paraît trop cru de dire de quelqu’un ‒ surtout s’il s’agit d’un parent ou que nous parlons en présence de parents du défunt ‒ qu’il est mort : nous dirons qu’il a disparu, qu’il est décédé, qu’il s’en est allé ou nous a quittés ; et au lieu de mort nous dirons, disparu, défunt, esp. malogrado ou infeliz, « malheureux » (ital. mio padre poveretto, il mio povero padre, mia madre buon’anima). Et même si nous nous en moquons complètement, s’il s’agit d’un ennemi, nous préférerons éviter le mot mort : nous dirons se ha ido con el diablo ou qu’il estiró la pata, ou nous emploierons d’autres expressions métaphoriques (p. ex. en ital. rimetterci la pelle, rimetterci le ghette, lasciarci le penne ; en français casser sa pipe, fermer son parapluie, manger les pissenlits par la racine ; en roumain a da ortul popii, litt. « payer le denier au curé »). On évite, surtout en présence du malade, mais aussi dans diverses autres circonstances, les noms de certaines maladies graves : esp. mal caduco, mal de corazón, « épilepsie », mal de la rosa, « pellagre », mal francés, « syphilis » ; ital. mal caduco, « épilepsie », malvagia, malattia, « syphilis », consunzione, « tuberculose ». On évite, de la même façon, les noms de certaines parties du corps considérées comme indécentes, en particulier ceux des organes génitaux, les mots qui renvoient à certains actes physiologiques, en particulier à l’acte sexuel, les mots qui renvoient à des aberrations sexuelles, comme l’homosexualité, tous remplacés soit par les termes scientifiques correspondants ou, dans le langage courant, par des euphémismes généralement métaphoriques, lesquels, du reste, deviennent très rapidement trop propres et, par conséquent, vulgaires, et sont remplacés à leur tour par de nouveaux euphémismes. Ainsi, pour désigner les organes génitaux, on emploie des images, généralement des noms de fruits, de légumes, d’animaux, d’instruments de musique et d’autres objets dont la forme rappelle d’une manière ou d’une autre ces organes : le « langage de l’alcôve » est, en ce sens, un terrain de création métaphorique perpétuelle. Pour désigner l’acte sexuel, on emploie des euphémismes (coucher avec, sortir avec, être ensemble, etc.) ou des verbes de substitution qui indiquent des actes formellement semblables ou des mouvements rythmiques (en italien, le verbe propre signifiait étymologiquement « fermer à clé », et un euphémisme, devenu vulgaire, signifie proprement « balayer » ; en hongr. kefélni signifie littéralement « brosser » ; en roumain, un autre euphémisme, lui aussi vulgaire, signifie littéralement « apposer le sceau, le tampon »). Du fait d’un emploi euphémistique dans le même sens, le signifié du verbe français baiser, encore courant à l’époque classique, s’est affaibli rapidement et est devenu aujourd’hui extrêmement vulgaire : tandis que l’on continue d’employer sans inconvénient le substantif (un) baiser, le verbe ne peut plus être employé dans une conversation décente, sauf dans quelques contextes très clairs, et pour dire « donner un

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baiser », on dit habituellement embrasser [litt. « serrer dans ses bras »] (et même embrasser sur la bouche, sur la joue).
  De la même façon, on évite les termes propres qui renvoient à certaine profession féminine regrettable (pour être plus explicite, celle des femmes qui, selon le Diccionario Manual de l’Académie « font commerce de leur corps, s’adonnent vilement au vice de la lascivité ») et aux lieux où cette profession s’exerce. En français, le féminin de gars/garçon, garce, a pris justement ce signifié et a dû être remplacé par fille ; mais ce terme, à son tour, est devenu indécent (esp. manceba et ses dérivés, ou les signifiés métaphoriques de niña, chica ; ital. quelle ragazze), de sorte que de nos jours on dit exclusivement jeune fille, et même pour dire « fille » [au sens de progéniture féminine »] le terme est remplacé par d’autres (enfant, petite, fillette) si le contexte prête à équivoque. En italien, une métaphore courante en ce sens est orizzontale, et peripatetica (« péripatéticienne ») en est une autre, qui en l’espèce renvoie exclusivement à l’habitude de « se promener, d’aller et venir » et n’a rien à voir avec la philosophie aristotélicienne (on dit aussi passeggiatrice ; comparez avec une image analogue de l’argot de Buenos Aires et de Montevideo dérivée du verbe italien girare, « tourner »). En latin, on employait lupa, « louve » (on trouve dans Tite-Live une allusion irrévérencieuse en ce sens à la déesse Acca Larentia), avec son dérivé connu, qui ne désignait pas à proprement parler une « grotte aux loups ».

13. Ces raisons et d’autres facilitent indubitablement la diffusion de la création métaphorique, mais ne peuvent en aucune façon expliquer la création elle-même, qui est une activité libre de l’imagination. Et même la diffusion d’une image n’est pas soumise à une loi de nécessité. En effet, on peut classer les créations métaphoriques aujourd’hui communément employées selon un ordre gradué allant des cas qui obéissent à certaine exigence du système, comme ceux que nous avons cités, jusqu’à la simple blague, l’image plaisante11 acceptée par un nombre toujours plus grand de personnes du seul fait de son expressivité intrinsèque. Une blague fondée sur l’analogie phonique, un jeu de mots, est à l’origine du mot absinthe en français (fr. dialectal herbe sainte) ; cela aura aussi été le cas de salamandra en italien (ital. dialectal siora-mándula, « madame Alexandra », mala-lissandra). On devine une image plaisante derrière *excappare, « sortir de sous la cape, laisser tomber la cape », d’où dérivent esp. escapar, fr. échapper, ital. scappare, roum. a scăpa. Autre image plaisante, en latin populaire : testa,

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« marmite, pot » (cf. esp. tiesto), pour caput, « tête »12. Mais cette blague fut si largement acceptée qu’elle finit par remplacer généralement, en français et en italien, le terme propre (en fr. chef, de caput, signifie exclusivement « chef », et en italien capo, au sens « propre », a un emploi limité) ; mais tête et testa sont devenus à leur tour trop propres et dénominatifs, c’est-à-dire inexpressifs, et sont remplacés par de nouvelles images (fr. bille, bobine, pelote, poire, noisette, citron, citrouille ; it. zucca, « calebasse » ; esp. pelota, cafetera, chimenea, melón, calabaza, pepino, pera ; esp. du Rio de la Plata mate ; angl. nut, cocoanut, onion, pumpkin ; all. Kopf, aujourd’hui « tête » mais originellement « coupe (récipient à boire) ». On peut dire la même chose de lat. follis, « soufflet, outre, vessie », qui, s’il a conservé en espagnol comme en roumain son signifié propre (esp. fuelle, roum. foiu), a pris en français le sens de « qui n’a plus sa raison » (fr. fou, ital. folle), c’est-à-dire, au départ, « dont la tête est creuse comme une vessie ».
  Et, encore plus profondément, dans le même mouvement de distinction, de classification et de dénomination initial du connaissable, de ce qui se présente comme réalité à l’intuition de l’homme – créateur de son monde spécifique comme de son langage (activité assurant la médiation entre la conscience et le monde) –, on devine une infinité de créations métaphoriques. L’homme connaît et désigne métaphoriquement des phénomènes et des aspects de la nature, des plantes et des animaux, ses propres produits et activités et les instruments qu’il fabrique pour son travail. Une « chaîne de rochers découpés » paraît dentée comme une scie (esp. sierra) de charpentier ; on la voit donc comme telle et on l’appelle ainsi [esp. sierra signifie également « chaîne de montagnes »] (aussi en port. serra, et en mégléno-roumain şară), et certains puits sont des ojos de agua [litt. « yeux d’eau »]. La cuchara (« cuiller ») est un « escargot » (lat. cochlear, de cochlea, « escargot ») et la barrena [« mèche »] entre dans le bois comme un groin de porc dans le sol (le mot espagnol et les mots prov. verrina et cat. barrina proviennent du latin verrinus, de verres, « verrat » ; les mots fr. verrou, prov. verrolh, esp. dial. verrojo ont la même origine ; ital. succhiello, « mèche », du lat. suculus, dérivé de sus, « porc », est comparable) ; et la « pièce qui s’ajuste au filetage d’une vis », et en particulier certaine partie

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de la roue, est une puerca [« truie »] (= tuerca, « écrou »). Pour les Romains, la herse avait des dents de loup (lat. hirpex, « herse », du sabin hirpus, « loup ») et esp. inocular, dans son emploi rural primitif, signifiait « insérer dans les yeux d’une plante »*. Bertoldi énumère et examine dans ses ouvrages cités toute une série de créations métaphoriques qui renvoient à la faune, à la flore, au corps humain, etc. Ainsi, pour donner quelques-uns des exemples les plus connus et les mieux étudiés, la chauve-souris, qui pour les Espagnols est une « souris aveugle » (murciélago, lat. mus caecus), est dans les dialectes de France et d’Italie une « souris chauve » (chauve-souris) ou une souris volante, un « rat à plumes » (ratapenada) ou une « souris-oiseau » (topuccello) ; une « demi-souris » (mezzosorcio), un « demi-oiseau » (mezzuccello), une « hirondelle nocturne » (rondinella di notte), un « oiseau fou » (cell-matt), un « oiseau de mauvaise nuit » (uccello di malanotte), un « esprit » ou un « lutin (ailé) » (spiritello, nom dans lequel l’image – gr. Ψυχή [Psykhḗ], « âme » et « papillon » – s’appuie également sur l’analogie phonique avec pipistrello, vipistrello… de vespertilio), un « oiseau de mauvais augure » (osel del malauguri) ou un « oiseau du démon » (auciel du dmone). Le moineau est pour les Français un « petit moine », tout comme un autre oiseau est, pour les gens du Rio de la Plata, du fait de la forme de son nid [fait de boue et en forme de four], un hornero [« boulanger »].
  Les Grecs, grands créateurs de métaphores, virent dans une plante une « barbe de bouc » (τράγοςπώγων, lat. barba hirci), dans une autre une « langue de bœuf » (βούγλωσσον, lat. lingua bovis) et dans une autre encore une « queue de cheval » (ἵππουρις, lat. cauda caballi). Ils rapprochèrent le géranium de la « grue » (γεράνιον < γέρανος), la renoncule de la « grenouille » (βατράχιον < βάτραχος, lat. ranunculus) et la chélidoine de l’« hirondelle » (χελιδόνιον < χελιδών, lat. hirundinina). Ils virent dans le chrysanthème une « fleur d’or » (χρυσἄνθεμον), dans le glaïeul des épées (ξιφίον, lat. gladiolus ; cf. esp. espadaña) et dans le myosotis des « oreilles de souris » (μυοσωτίς, lat. muris auricula). Presque toutes ces plantes ont pris en latin, puis dans les langues et dialectes romans, des noms qui contiennent des images identiques ou analogues : souvent, il s’agit de simples traductions, de « calques linguistiques », mais dans quelques cas il pourrait s’agir aussi d’intuitions analogues exprimées en termes analogues.
  Les fruits du chardon ressemblent à des « petits chiots » et c’est ainsi qu’on les appelle (fr. chien, cagnot, abr. catille, esp. cadillo ; comparer avec roum. căţei, « dents de l’ail ») ; les fleurs du saule ressemblent à des « chatons » (fr. chats, catouns, mignons ; dial. ital. gátoli,

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gattún ; roum. mîţişori ; comparer avec esp. dial. gatillos, « fleurs de l’acacia ») ; les fleurs de coquelicot sont comme des « coqs » à crête rouge et, pour les poupées que les enfants fabriquent avec, elles sont des « poupées » ou des « petites femmes » ou des « religieuses » (angl. poppy ; dial. ital. popa, popina, pòpola, femenota, tosata, siora et autres images analogues : fantina, marioneta, madonina, etc. ; fr. moine, croate fratar) ; et pour la même raison le coquelicot est une « petite épouse » jusqu’en Arménie (harsnouk).
  Et nous avons tous dans les jambes, qui sont des « jambons » (lat. perna, « jambon »), des os qui sont des « flûtes » (tibias) ; dans les épaules, nous avons des « chevilles » (clavicules) ; dans la gorge, un « grain de raisin » (luette, uvule), et à l’extérieur une pomme (d’Adam) ; nos muscles sont des « petites souris » (lat. musculus, de mus, « souris » ; même image en grec μῦς, russe myšča, arménien mukn, lituanien peles, et de manière restreinte au muscle du pouce, all. Maus), et dans les yeux nous avons la pupille, qui, du fait des toutes petites images que nous y voyons reflétées, sont en espagnol des niñas de ojos (« petites poupées ») et, pour certains Italiens, des « anges » ou des « madones » (sarde ándzelu, istr. madunena, calabr. madoneḍḍa, « pupille »). On trouve cette dernière image dans toute une série d’idiomes et de dialectes, certains sans aucun rapport possible avec les autres de la série13, ce qui rend difficile de croire à la diffusion d’une création unique à partir d’un centre unique : nous devons admettre que des personnes diverses, en divers points du monde, ont eu des intuitions quasi identiques et les ont exprimées, chacune dans sa langue, par des métaphores analogues. En effet, le gr. κόρη, « pupille », signifiait proprement « petite figure de cire, poupée, fillette », et le lat. pupilla également (« petite poupée, fillette », dérivé de pupula, pupa), et l’on retrouve l’image non seulement en grec moderne (νιννί) et dans les idiomes romans (esp. niña del ojo, port. menina do ôlho, vénit. putina, putina de l’očo, laziale puparella, napolitain nennella, lucanien signurella, ladin popa, roum. fetiţa, ochiului), mais aussi en basque (nini, ninika), en arabe marocain (nini, nunu, mimi), en berbère (mummu), en allemand (Kindlein), en slovène (punčica), en polonais (paneńka, litt. « demoiselle ») et dans d’autres idiomes slaves ; en malais (anak mata, « enfant ou fils de l’œil ») et dans autres langues indonésiennes ; en syrien (sin-kaga), en swahili (mwana wa jicho) ; et on la trouvait déjà dans l’Inde et l’Egypte anciennes.

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14. On pourrait ajouter des centaines d’autres exemples, mais nous n’avions d’autre propos que de montrer le lieu de la création métaphorique dans l’activité linguistique, qui est toujours une activité « poétique », c’est-à-dire créatrice ; de montrer comment l’imagination humaine charge de multiples signifiés métaphoriques les continus phoniques que sont les mots considérés physiquement, comment elle modifie à son gré les signifiés et recherche toujours de nouvelles images expressives pour nommer ce que l’intuition connaît et distingue, et comment elle établit à chaque fois des relations nouvelles entre les signes morts ou moribonds de la « langue », la renouvelant continuellement, la créant à chaque instant, pour l’adapter à de nouvelles intuitions. La joie, la tristesse, la douleur et la peur que connaît l’homme, sa façon de regarder le monde et son attitude envers lui, tout cela est reflété dans le mot, dans l’acte de création langagière. L’homme connaît et, en même temps, pense et sent, établissant des analogies inédites, dans l’intuition comme dans l’expression, analogies qui contiennent et manifestent sa façon particulière de prendre contact avec la réalité. Les créations individuelles sont imitées et, ainsi, se diffusent, entrent dans la tradition, dans le patrimoine des modèles linguistiques de la communauté, deviennent des « conventions », mais conservent, du moins durant un certain temps et sous certains aspects, la marque d’un individu créateur qui accomplit l’acte de révélation initial.
  En se diffusant, les mots s’entrecroisent, s’entrelacent, entrent dans des associations constantes ou sporadiques, justifiées ou non du point de vue étymologique « objectiviste ». Chaque mot a une histoire extrêmement complexe, non pas linéaire mais sinueuse, faite de rencontres, de croisements et de chocs phoniques et sémantiques avec d’autres mots : chorda devient esp. cordilla, et le même mot grec, mais entré dans le latin à une autre époque, engendre esp. cuerda, remplaçant le latin funis, et cordilla est associé nouvellement à cuerda. Des mots d’origine distincte influent réciproquement les uns sur les autres et sont mis en relation pour former de nouvelles « familles », tandis que d’autres, qui constituent une « famille », se séparent, perdent leurs liens associatifs et s’éloignent, s’isolent ou entrent dans de nouvelles associations. Des mots dérivés et descriptifs ou métaphoriques remplacent d’autres mots devenus entièrement dénominatifs (qui n’évoquent plus aucune image, aucune association particulière, autrement dit qui ont perdu leur expressivité), et deviennent à leur tour inexpressifs, ou vulgaires, ou d’une autre façon inadéquats pour exprimer les intuitions inédites des locuteurs, et sont remplacés par de nouvelles créations : l’image testa remplace caput, mais, à son tour, devient terme propre et commence à céder la place à des images plus récentes.
  Les mots sont nobles ou vulgaires selon qui les emploie, selon les associations phoniques et signifiantes qu’ils éveillent, selon la situation dans laquelle ils sont employés. Le lexique

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latin était en grande partie rural, mais un latinisme aujourd’hui employé en espagnol est « noble », parce qu’au latin classique, littéraire, se sont opposés durant des siècles le latin parlé, courant, et ce que l’on a appelé les parlers « vulgaires » romans : egregius était en latin, à l’origine, un mot qui sentait l’étable, puisqu’il dérivait de grex, « troupeau », mais egregio en espagnol est un mot à saveur aristocratique, parce que c’est une forme savante et qu’il n’évoque plus aucune association avec le « troupeau » ; et μυοσωτίς [myosotis] était en grec une image campagnarde moqueuse et sans prétention, puisqu’elle signifiait « oreille de souris », mais en castillan miosota est de la plus grande élégance, parce que le mot n’a plus rien à voir avec les souris et, en outre, a une apparence phonétique exotique. Et cela sans parler de mots comme orchidée, qui, dans l’esprit des Grecs, évoqueraient probablement des associations plutôt indécentes.
  Les mots changement continuellement. Non seulement sur le plan phonique, mais aussi sur le plan sémantique, un mot n’est jamais exactement le même. On peut même dire, paraphrasant librement Paul Verlaine14, qu’un mot, considéré à deux moments successifs de sa continuité d’emploi dans une communauté, n’est « ni tout à fait un autre, ni tout à fait le même »*. À chaque moment il y a quelque chose qui existait déjà et quelque chose qui n’avait jamais existé auparavant : une innovation dans la forme du mot, dans son emploi, dans son système d’associations. Ce changement continu, cette frénésie perpétuelle de création et de re-création, où, comme sur un drap aux milles couleurs ondulant au vent ou à la surface scintillante de la mer au soleil, il n’est possible à aucun moment de fixer un système statique concret, parce qu’à chaque instant le système se rompt pour se reconstituer et se rompre à nouveau à l’instant suivant – ce changement continu est, précisément, ce que nous appelons la réalité du langage.

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1 Coseriu, E. (1956), “La creación metafórica en el lenguaje”, Revista Nacional, 187, Montevideo, 82-109 ; repris dans El hombre y su lenguaje, 2e éd. rév., Madrid, 1991, 66-102.

2 R. Meringer et K. Mayer, Versprechen und Verlesen, Stuttgart, 1895; R. Meringer, Aus dem Leben der Sprache, Berlin, 1908.

3 Toute une série d’exemples dans A. Menarini, Profili di vita italiana nelle parole nuove, Florence, 1951; pour l’époque antérieure à la guerre, v. B. Migliorini, Lingua contemporanea, 3e éd., Florence, 1953 ; Saggi sulla lingua del Novocento, 2e éd., Florence, 1942.

4 K. Bühler, Sprachtheorie. Die Darstellungsfunktion der Sprache, Iéna, 1934 ; trad. fr. D. Samain, Théorie du langage. La fonction représentationnelle, éd. de D. Samain et J. Friedrich, Marseille, Agone, 2009.

5 F. Kainz, Psychologie der Sprache, I. Grundlagen der allgemeinen Sprachpsychologie, Stuttgart, 1941.

6 La plupart des exemples cités dans ce paragraphe, comme dans le § 13, et sauf indication contraire, sont extraits de V. Pisani, L’etimologia, Milan, 1947 ; V. Bertoli, La parola quale mezzo d’espressione, Naples, 1946, et Il linguaggio umano nella sua essenza universale e nella storicità dei suoi aspetti, Naples, 1949.

7 W. von Wartburg, Einführung in Problematik und Methodik des Sprachwissenschaft, 2e éd., Tübingen, 1962, 138, note 2, trad. fr. P. Maillard, Problèmes et méthodes de la linguistique, Paris, 1969, 205, note 1, propose une autre interprétation : « Le gascon bigey remonte évidemment au latin vicarius. Son sens pourtant n’était pas celui de “vicaire”, comme le croyait Gilliéron, mais celui de “juge du village” (ou viguier, ...) » [cette note provient de la version allemande de l’article – ndt].

8 W. Havers, Neuere Literatur zum Sprachtabu, Vienne, 1946.

9 Voir A. Meillet, « Quelques hypothèses sur des interdictions de vocabulaire dans les langues indo-européennes », dans Linguistique historique et linguistique générale, I, nouv. éd., Paris, 1948, 281-291.

10 Voir R. Menéndez Pidal, Orígenes del español, 3e éd., Madrid, 1950, 396-405 (avec une carte).

11 Voir K. Jaberg, Spiel und Scherz in der Sprache, Tübingen, 1930.

12 Il n’est pas nécessaire de supposer que l’image a surgi d’abord dans le milieu des potiers, parce qu’un potier n’est seul susceptible avoir l’idée d’employer une image comme « marmite » pour désigner la tête. On ne peut douter que de nombreuses images ont pu trouver dans certaines communautés sociales ou sphères professionnelles des « conditions optimales » de naissance et de diffusion, mais, en général, il nous semble que l’on exagère un peu avec la tendance à rechercher l’origine de toute une série de créations métaphoriques dans les « langues de spécialité », qui ne sont pas toujours « plus métaphoriques » que le parler courant. Il faut aussi souligner qu’en ce qui concerne l’aspect théorique de la question, trouver l’origine d’une métaphore dans les « langues de spécialité » ou dans le langage enfantin ne résout pas, comme on semble souvent le croire, le problème de la création langagière, laquelle, du reste, n’est pas un problème, mais un fait.

13 Voir. V. Bertoldi, Il linguaggio umano, 79-81; C. Tagliavini, Introduzione alla glottologia, 4e éd., Bologne, 1950, 109.

14 Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Melancholia VI, « Mon rêve familier », vers 3-4 : « Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même/Ni tout à fait une autre... » [cette note provient de la version allemande de l’article – ndt].

* Appell (« appel ») est le terme choisi par Bühler pour remplacer dans sa Sprachtheorie celui de Auslösung, qu’il avait antérieurement utilisé et emprunté à A. Marty (v. K. Bühler, Théorie du langage, 110 et gloss. 643-644). Cette fonction du modèle instrumental du langage (Organonmodell) de Bühler correspond à la fonction de conation chez Jakobson. La traduction espagnole de Appell par apelacíon, puis l’utilisation de l’adjectif apelativo pour qualifier le langage considéré sous cet angle, ne nous paraissent pas fonctionner en français (surtout l’emploi de l’adjectif appellatif), c’est pourquoi nous traduisons ad hoc par la paire incitation/incitatif (ndt).